Le combat de Buzancy - 27/8/1870



Bataille de cavalerie à Buzancy le 29 août 1870.
Lithographie coul. d’ap. dessin de Max Henze. In : M. Dittrich, La Guerre franco-allemande, Dresde 1895.

 

Lors de la marche de l'armée de Chalons vers la Meuse, prélude à la bataille de Sedan, les deux armées ont un violent engagement de cavalerie le 27 aout.

Le corps français du général de Failly avait envoyé une reconnaissance vers Buzancy pour y faire quelques prisonniers et obtenir des nouvelles. Deux escadrons du 12e chasseurs rencontrèrent au delà de ce village la 24e brigade de cavalerie saxonne.

 


Extraits de "Sanglants Combats" de Geroges Bastard (1887)

A 8h ½ le 12e régiment de chasseurs qui forme l’avant-garde de la division Lespart, arrive devant Buzancy. La colonne fait halte et l’infanterie prend position auprès du village de Bar, où se place le général commandant le corps d’armée. La division de cavalerie Brahaut se masse au sud de la route de Bar entre ce village et Buzancy, Les deux régiments de cavalerie se déploient au sud de Bar à l’emplacement où ils ont été arrêtes et se couvrent au-delà de Buzancy, sur la route de Nouart-Stenay, par le 4e escadron, capitaine d’Ollonne, du 12e chasseurs.

Le capitaine divise son escadron et envoie deux pelotons en éclaireurs, laissant les deux autres sous les ordres du capitaine Raimond, qui se place de manière à surveiller sur les routes de Nouart et de Bayonville. Détachant alors des petits postes ou des vedettes en observation près du bois de la Folie et sur les hauteurs de Fontaines de Parades, le capitaine d’Ollone va avec le sous lieutenant Rossignol, reconnaître quelques bouquets d’arbres situés en avant. Le brouillard se lève et découvre l’horizon.


Le capitaine d'Ollonne


Le capitaine Raimond (ici colonel en 1887)

 

Fermes et droits sur leurs selles, la botte aux flancs et le fusil haut – la crosse reposant sur la cuisse – nos chasseurs dispersés en tirailleurs s’apprêtent à enlever leurs chevaux ou à faire feu contre les patrouilles allemandes, au premier signal donné. Il peut être neuf heures.

Pendant ce temps le capitaine adjudant major de Lavigne accourt vers le capitaine d’Ollonne. Il vient lui dire de la part du général de Bernis qu’il allait trop loin et qu’il valait mieux que l’engagent eut lieu plus en arrière. « Retournez au général, répondit le capitaine d’Ollonne, que je suis déjà engagé » et il lui fit remarquer les groupes de cavaliers allemands qui se montraient du côté de Bellevue. D’autres plus rapprochés, paraissaient sur la lisière du bois de la Folie, puis ils s’enfonçaient aussitôt dans les profondeurs de la foret. Mais ils reviennent plus nombreux, quelques instants après, ils s’avancent avec plus de résolution que la première fois. A ce moment le capitaine se retourne et dit au sous lieutenant de Merval : « Commandez le feu ! »


Le général de Bernis

 

Une vive fusillade accueille leur apparition trop courte. Ils s’enfuient emmenant les blessés, dont les fusils et les casques de cuir bouilli sont abandonnés. Le capitaine revient vite au centre du 4e escadron, que le capitaine Raimond achevait de rallier au sud de Buzancy. Alors on cherche à les attirer en les attaquant de nouveau et se retirant ensuite, les yeux toujours fixés vers ces bois mystérieux.

Un escadron du 3e régiment de dragons saxons apparait au galop sur la crête… Devant ces forces trop importantes pour nos lignes de vedette, celles-ci se rejettent alors dans les champs à droite de la route, et se rallient aux autres pelotons du 4e escadron. Enhardis, les saxons continuent d’avancer : mais apercevant notre réserve établie à 150m au bout de la pente, ils se mettent au pas, s’arrêtent enfin à 40m du village de Buzancy.

A ce moment, le 3e escadron chargeait lui-même ses armes au bas du village. En avant ! crie-t-on. Sanglés dans leurs dolmans verts, à nombreux brandebourgs noirs, le talpack enfoncé jusqu’aux oreilles, les chasseurs traversent Buzancy au grand trot et se forment sur le côté droit de la route de Stenay. Le lieutenant colonel de la Porte et le commandant Vata se portent ainsi avec le 3e escadron, capitaine de Bournazel, en soutien du 4e à la sortie du village. Il est environ 11h.


Le commandant Vata

Droit et fier sur son cheval, un officier supérieur allemand se place en avant de son escadron qui reste immobile. Un frémissement nerveux parcourt nos rangs et les chevaux se montrent plein d’impatience. Enfin l’officier saxon salue de l’épée, avec une courtoisie chevaleresque, les troupes qu’il va combattre… Cet appareil fait battre les cœurs.

Le lieutenant colonel de la Porte lève son sabre et les trompettes sonnent la charge. En avant ! crient les officiers du 3e escadron et le lieutenant colonel de la Porte s’élance en tête pour prendre de flanc l’escadron saxon. On s’aborde sur la chaussée même de la route. Les troupes se heurtent mais ne se confondent pas. Pour pénétrer dans la masse des cavaliers, il faut creuser des vides à coups de revolver. Alors on entre les uns dans les autres presque au pas. Les uniformes verts des chasseurs et les uniformes bleus des dragons s’entremêlent dans la lutte. Un corps à corps s’engage à l’arme blanche, un combat acharné et tumultueux se livre où les coups de feu répondent aux coups de sabre. Les Germains lâchent les rênes pour prendre à deux mains leur lourd glaive à large tranchant et s’en servi comme d’une massue. Mais nos petits chasseurs, plus souples et plus adroits, qui ont affilé leur pointes de sabre sur la peau tannées des mexicains, leur portent des coups terribles qui ne pénètrent pas il est vrai, ni dans la poitrine, ni dans le dos, mais entrent avec une étonnante facilité dans les flancs. Toujours des plastrons en cuir qui les protègent. Combien durent ces premières mêlées ? Quatre, cinq, six minutes peut être ! On n’a pas la notion du temps en pareil moment. Mais le sang coule. De nombreux cavaliers ennemis gisent à terre. Les autres sont reconduits le sabre dans les reins à plus de 500 mètres.

Mais là deux autres escadrons saxons nous chargent à leur tour. Accablé par le nombre, le 3e escadron de chasseurs redescend la pente à bride abattue jusque dans les rues du village. Cependant le 4e escadron qui se montre encore tout frémissant de son premier engagement, se reforme et s’élance. Le 3e escadron se rallie immédiatement après lui, le lieutenant colonel se met au centre avec les adjudants et les trompettes sonnent la charge en galopant derrière les escadrons. En avant !

Nos chasseurs remontent une seconde fois à la côte, pèle mêle et ventre à terre, malgré les cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchent la route. Ils franchissent tous les obstacles pour tomber sur les escadrons allemands. Le lieutenant colonel de la Porte est atteint au bras droit plusieurs fois. Renversé et piétiné, entouré par un groupe de saxons, il est encore frappé à terre où il reçoit une blessure à la tête. C’est à peine s’il peut se trainer jusqu’à la lisière d’un petit taillis qui borde la route.
Le capitaine de Bournazel ayant perdu sa coiffure, est assailli de plusieurs coups de sabre, qui lui fendent la tête en croix. Il tombe de cheval et est fait prisonnier. Un coup de taille emporte la joue droite du brave capitaine d’Ollonne qui, démonté, cerné par trois ou quatre Prussiens, les entend finalement à  ses pieds. Un coup de sabre fend le talpack du lieutenant Marescaux qui riposte par un coup de pointe dans le corps de son adversaire. Mais les coups de tranchant pleuvent comme des hallebardes sur cet officier, à l’épaule, à la tête, lorsque l’adjudant Fourès bondit vers lui et l’aide à se dégager. Deux sous lieutenant, l’un M Sarrailh a son cheval tué et est forcé de se rendre à un officier saxon en lui remettant son arme toute fumante encore ; l’autre, M de Merval, sorti la veille de Saint Cyr, culbute avec son cheval sur un monceau de cadavres et, son sabre brisé, il se voit entouré par les Prussiens qui lui arrachent son revolver déchargé de ses six balles.
Le sous lieutenant Rossignol prend alors le commandement du peloton de Merval. Mais  dans ce heurtement général il est entouré par l’ennemi. Un jeune officier allemand saisit la bride de son cheval et lui dit : « Donnez moi votre arme et il ne vous sera rien fait"  d’une balle de revolver, le sous lieutenant de chasseurs lui perce la poitrine. Alors les dragons s’acharnent sur sa personne. Un coup de sabre lui enlève sa coiffure, puis deux, puis trois le blessent à la figure, à l’épaule en coupant la banderole de sa giberne. Près de lui, les cavaliers Yunck et Sholné reçoivent d’affreuses blessures au visage et sur les bras. Enfin, au milieu de cette lutte acharnée, le sous lieutenant Rossignol, qui se défendait toujours avec vigueur, reçoit un formidable coup qui lui fend le crane. Le sang ruisselle sur les yeux, dans la bouche, l’aveugle et l’étouffe. Il tombe de cheval et s’étend dans un fossé. Les maréchaux de logis Crevelle, Rougeron, Bretnacher , se défendent également en désespérés.
Au bord d’un fossé, le sous officier de Kersabiec, protégeant son capitaine blessé, s’élance sur un officier saxon et le saisit au collet en disant : « Rendez-vous, Monsieur, vous êtres prisonnier ! » L’officier pour toute réponse fend d’un coup de sabre le visage du maréchal des logis, qui à son tour riposte par un formidable coup de pointe. Cà et là, des chasseurs démontés se relèvent et continuent à pied le coup de feu contre les dragons saxons. Pendant que le vieux maréchal des logis Grafft lutte avec une rare énergie et qu’il tombe à reculons dans la rivière, un maréchal ferrant , ayant encore son cheval abattu entre ses jambes, tient en échec par un habile moulinet de sabre dix ennemis qui font cercle autour de lui. Le brigadier Machart – un hercule ayant la taille d’un géant – se conduit comme un héros et revient avec son sabre rouge de sang jusqu’à la garde. Tous ces vieux serviteurs, couverts de croix et de médailles, font des prodiges de valeur.

Le général commandant qui, du plateau élevé de Bar, suivant les péripéties de la lutte, prescrit alors une diversion. Il ordonne au colonel de Tucé d’aller choisir avec les derniers escadrons qui lui restent un bonne position, sur le flanc droit des cavaliers allemands. Le colonel de Tucé, accompagné du commandant Sautelet, enlève alors le 5e escadron. Mais les saxons acharnés à la poursuite des chasseurs entrent dans le village et viennent, sans pouvoir arrêter leurs chevaux, se heurter contre la queue de la colonne qui leur barre la route. Bientôt Allemands et Français se trouvent totalement entassés dans cette ruelle étroite, qu’il leur est impossible de faire usage de leurs armes ; ils en arrivent à se contempler face à face, sans pouvoir combattre. Un brusque arrêt s’étant produit, les derniers de la colonne, qui en ignorent la cause, cherchent à avancer et poussent leurs camarades. Il s’ensuit une bousculade énorme.


Le colonel de Tucé


Le commandant Sautelet

Mais heureusement une issue s’offre à gauche de l’unique rue du village pour les derniers pelotons du 5e escadron qui, plus libre de leurs mouvements, s’engagent par une vois latéral. Sans faire remettre au fourreau les sabres qui restent suspendus à la dragonne, le capitaine Compagny commande : « Haut le fusils ! » Une décharge éclate à 15 ou 20 mètres. Les chasseurs quittent alors le fusil pour le sabre et franchissent haies, jardins, clôtures, font irruption à gauche de la chaussée sur les derrières de l’ennemi. La mêlée devient furieuse. On se bat avec acharnement. Des chasseurs, le crane fendu et ruisselant, n’ont plus à la main qu’un rouge tronçon de sabre qu’ils brandissent comme une épée flamboyante. Les trois escadrons du 12e chasseurs enlevés : de Braux, de Chabot , Chatelain qui fait un prisonnier, et par le maréchal des logis chef Caillibeau, se jettent alors sur les 4 escadrons du 3e saxons, qu’ils dispersent et écrasent. Les Allemands cèdent le terrain pour la deuxième fois devant cette attaque inopinée et s’enfuient à quelques milliers de mètres.


Le sous lieutenant Braulx

        
Le capitaine Compagny de Courvières

Le 5e escadron est appelé. Immédiatement formé en colonne par quatre, il est enlevé enquelques secondes par son capitaine Compagny de Courvières et s'élance accompagné du colonel lui même sur la rapide descente qui conduit au village, puis le sabre à la main, il s'engouffre comme un ouragan entre les deux rangées de maisons dont les murs tremblent et dont les habitants ont disparu. mais bientôt foce est de modérer l'élan, sous peine de tomber sur des frères et non sur l'ennemi. Les rue est obstruée sur toute sa largeur par les premiers combattants qui disputent pied à pied le sol aux Saxons.

Heureusement une issue s'offre à sa gauche, et le capitaine y dirige son escadron et, sans faire remettre au fourreau le sabre qui reste suspendu à la dragonne, il commande " Haut le fusil". Après une décharge à volonté, les chasseurs quittent le fusil pour le sabre et franchissent haies, jardins et clôtures et font irruption sur les derrières de l'ennemi. La mélée devient furieuse, les Saxons surpris par cette attaque imprévue se retrournent pour envelopper cette téméraire poignée d'hommes qui osent essayer de leur arracher la victoire dont ils se croyaient maître. Hommes et chevaux se heurtent, se renvèrsent, se piétinent, se tuent. Ce n'est pas seulement un combat qui se livre, ce sont dix, vingt engagements partiels qui ajoutent leurs scènes dramatiques aux sanglantes péripéties de l'action principale.

Ici c'est le Comte de Courvières qui, à la tête d'une parte de son escadron, court dégager ses deux collegues blessés, cernés et à demi prisonniers, le capitaine de Bournazel avec le crâne fendu et le capitaine d'Ollone, avec la figure coupée en deux. ... Au bout d'une 1/2 heure de cette lutte, Buzancy reste au pouvoir des chasseurs. Ce qui reste des trois escadrons recharge bravement en fourrageurs poursuivant les Dragons et les Uhlans saxons qui remontent de toute la vitesse de leurs chevaux les pentes du mont Civry. Mais au sommet un obstacle inattendu arrête les vainqueurs. Les Saxons se divisant tout à coup par un brusque coude à droite et à gauche, mettent à découvert l'artillerie qui venait de prendre position dans les bois. Force est de se replier devant les boulets qui commencent à déblayer la descente, pendant qu'un second régiment de dragons saxons attendant immobile à droite des batteries, s'ébranle avec un formidable hourra et descend en ordre imposant la seule route qu'épargne le canon. De nouvelles scènes signalent ce dernier instant. Les groupes pressés et lancés à toute vitesse sont criblés par les projectiles qui atteignent surtout les jambes des chevaux. A chaque pas un homme tombe en entrainant avec lui trois ou quatre des siens dans sa chute. Un homme tombé est presque toujours un homme perdu à moins que son cheval et lui soient assez peu blessés, assez vigoureux, assez lestes pour se relever et reprendre leur course.

Quelque soit le danger et les pertes d'une si subite retraite devant un tel feu, le capitaine Compagny de Courvières lui aussi s'arrête à l'entrée de Buzancy et quelques uns de ses hommes pour chercher le Lieutenant Colonel de la Porte qui grièvement blessé était tombé et avait disparu de la mélée. Après quelques minutes de recherches intiles, il fallut bien se résigner à abandonner aux Saxons le village et tout ce qu'il refermait, trop heureux d'avoir pu sauver tous les autres officiers blessés.... Le 12e chasseur pouvait être fier de la journée. trois de ses escadrons avaient lutté seuls contre des forces quatre fois supérieures et n'avaient cédé du terrain qu'à la dernière minute, y perdant 80 hommes, mais en ayant fait perdre autant à l'ennemi." (Un engagement de cavalerie, le combat de Buzancy - Vicomte de Civry).

 

Plusieurs officiers : le capitaine de Bournazel, les sous lieutenants Sarrailh et de Merval en profitent pour recouvrer la liberté. Délivré par ce brusque retour offensif, les vêtements en lambeaux et tète nue, ils enfourchent des chevaux sans cavaliers. M de Merval attrape un cheval de troupe, couvert de sang, que lui amène le brigadier Charton, et il rejoint son escadron. Mais le lieutenant colonel de la Porte, ayant le bras cassé, reste entre les mains de l’ennemi qui le conduit à Dun.

Le sous lieutenant Rossignol, qui avait repris connaissance, malgré son horrible blessure au crane, saisissait un cheval par la crinière, revenait à Buzancy et rejoignait son régiment.

Pendant ce temps là, nos chasseurs continuaient leur poursuite avec acharnement. Les plus hardis arrivaient sur les crêtes assez raides, refoulant l’ennemi et le culbutant, le sabre dans les reins, jusqu’au haut de la côte. Là cependant, nos escadrons s’arrêtent. Ils cessent de frapper, ils cessent de poursuivre, car d’autres escadrons saxons s’apprêtent à reprendre l’offensive à l’est de la route de Remonville. Deux pièces de la 1ere batterie d’artillerie à cheval du 12e régiment, batterie Zeuker, qui pendant le combat étaient venus prendre position sur les hauteurs boisées, se démasquent alors subitement et nous couvrent d’obus. Un régiment de cavalerie en lignes de colonnes, appuyé par le 3e escadron du 2e régiment d’uhlans, commence à descendre les crêtes. Nous n’avons plus qu’à nous replier, car de nombreux fantassins s’embusquent en même temps à la lisère du bois. Mais les groupes pressés et lancés à toute vitesse sont criblés par les projectiles qui fauchent les jambes des chevaux. A chaque pas un homme tombe, en entrainant dans sa chute trois ou quatre chasseurs. Au péril de sa vie, le sous lieutenant de Chabot s’arrête pour aider le chasseur Maillard à remonter à cheval. Mais le but de notre reconnaissance était atteint et, à une heure, les escadrons engagés pendant cette chaude affaire venaient se reformer en arrière de Buzancy.

Outre nos 5 officiers blessés : MM de la Porte, d’Ollonne, de Bournazel, Marescaux, Rossignol, nous avons 64 hommes mis hors de combat, y compris plusieurs tués et 12 prisonniers ; les autres sont plus ou moins atteints de coups de taille à la tête. Les saxons laissent sur le terrain une cinquantaine de morts et parmi eux quelques officiers ; un grand nombre est blessé, notamment un major et deux capitaines.

 

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