La défense du drapeau du 93e RI à Rezonville

Le 16 aout 1870, l'armée française commandée par le maréchal Bazaine sort de Metz et se replie vers Verdun. Les retards provoqués la veille par la bataille de Borny  ont cependant permis à l'armée allemande de couper la route des français. La bataille s'engage à fronts renversés, les français face à l'ouest et les prussiens face à l'est.
Durant la bataille un épisode mémorable marque le combat avec la charge de la brigade de cavalerie allemande commandée par le général Bredow et composée des 16e régiment de uhlans et le 7e régiment de cuirassiers (dite "charge de la mort"). Afin de donner un répit aux allemands, cette brigade recoit l'ordre de charger contre le corps d'armée du maréchal de Canrobert dans une action désespérée.
La charge disperse d'abord l'artillerie du corps d'armée avant de se retrouver face à l'infanterie française disposée en réserve. Durant cette attaque, le 16e uhlans est opposé au 93e régiment d'infanterie. C'est là que se situe l'exploit du lieutenant Labrevoit. Relisons l'ouvrage "Français et Allemands" de Dick de Lonlay, écrit dans son style patriotique inimitable :

Pendant l'attaque furieuse contre notre artillerie, le 93e qui était rangé en bataille , apercoit tout à coup une batterie d'artillerie attelée au trot sur sa droite qui s'avance à la prolonge (c'est-à-dire sans les avants trains). Cette batterie venait renforcer les batteries postées à notre droite et marchait en bataille (les six pièces sur une même ligne, avec leurs six caissons les suivant sur une deuxième), quand le 93e régiment d'infanterie voit soudain apparaitre trois escadrons de cavalerie ennemie, ayant l'air de sortir du bois de saint Marcel et qui tombent sur cette batterie.
Celle ci qui n'a guère que l'espace suffisant pour marcher ou évoluer entre la ligne d'infanterie et la lisière du bois, va se trouver fort embarrassée. Prise en flagrant délit de mouvement, elle ne peut pas se renverser sur ses caissons en faisant face en arrière, ou demi tour pour échapper à la cavalerie allemande. Elle fait alors un changement de direction et se renverse à fond de train sur le centre du 93e de ligne. Evidemment cette batterie cherche à passer par les intervalles des trois bataillons du régiment, mais pressés par la cavalerie ennemie elle ne peut pas bien mesurer son passage et vient culbuter sur la gauche du 2e bataillon du 93e. Un horrible désorde s'ensuit : l'ordonnance est rompue, des hommes même sont écrasés sous les roues des voitures ou les pieds des chevaux, les longs cables des prolonges renvèrsent des rangs entiers. C'est une bousculade incroyable qui détermine une trouée par laquelle s'engouffre la cavalerie ennemie.
Au milieu de cette bagarre, la garde du drapeau du 93e veut rester ferme, mais presque tous les hommes qui la composent sont momentanément dispersés. On a toutes les peines du monde à reformer la ligne du bataillon quand le reste de la brigade Bredow s'approche de la ligne d'infanterie. C'est le 16e uhlans, armé de la lance, qui va profiter du flottement de l'infanterie pour la charger. (...)
Le porte drapeau, le sous lieutenant Labrevoit, se voit rapidement assailli, entouré par les uhlans dont un officiers, en déchargant son révolver au passage, vient de brûler la cervelle du capitaine Boyer. A un moment donné, le porte drapeau Labrevoit se voit seul, au milieu d'un groupe de cavaliers ennemi, et seul avec son aigle, heureusement encore renfermé dans son étui de toile cirée. Cet officier, lorrain froid et calme, s'en tire alors plus utilement que s'il se faisait tuer le sabre au poing, en défendant son précieux emblème. Entouré par les uhlans et voyant que son drapeau va tomber entre les mains de l'ennemi, il crie d'abord "A moi les sapeurs !". Personne ne répond, aucun soldat du 93e ne se rallie à lui. Il a alors instantanément l'idée d'enlever prestement l'aigle qui surmonte la hampe et qui par son brillant peut trahir le drapeau ; il la fourre aussitôt dans sa tunique qui, vu la grande chaleur, se trouve entreouverte jusqu'au ceinturon, les revers boutonnés après le deuxième bouton. "de cette façon là, pense t-il, son drapeau sera moins apparent". Il le jette ensuite sous un monceau de cadavres d'hommes et de chevaux qui jonchent le sol autour de lui, mais avec l'arrière pensée de venir le retrouver après la bagarre.
Cette ligne du 93e dépassée, uhlans et cuirassiers continuent leur course effrénée, entrainés par l'ardeur du combat, et franchissent même dans leur course le vallon qui descend de la voie romaine sur Rezonville. (...)

La bourrasque passée, le régiment se reforme. Tous les hommes ne s'aperçoivent pas immédiatement de la disparition du drapeau ; après l'incident, le porte aigle s'est rallié vers la lisière du bois, où des fractions du 2e bataillon ont été rejetés. Là, ce brave mais malheureux officier, bien qu'il ait tout fait pour sauver son drapeau, s'affaise au pied d'un arbre, fou de rage et de desespoir, et veut se brûler la cervelle. Des camarades ont toutes les peines du monde à lui arracher son révolver.
(...) De son côté, le Maréchal Canrobet (commandant le corps d'armée), avait lui aussi appris ce fâcheux incident. Aussitôt il entre dans une grande colère, parle même de faire passer le malheureux porte drapeau par les armes, et fait dire au 93e qu'il fera tuer jusqu'au dernier de ses soldats pour que ce drapeau soit repris. (...)

Cependant le drapeau n'est pas perdu. Un uhlan l'avait apercu près d'un monceau de cadavres, dans sa gaine de toile cirée. Sauter à terre, ramasser ce trophé et remonter en selle est l'affaire de dix secondes pour ce uhlan qui file au triple galop en agitant ce drapeau et en criant "Hourra !". Mais un brave chasseur du 5e régiment du nom de Mangin apercoit le cavalier allemand se sauvant, les éperons rivés aux flancs de son cheval, du côté du bois. Séparé de son régiment pendant la charge, ce chasseur s'est arrété contre la lisière de ce bois et a mis pied à terre afin de s'orienter, quand le uhlan en question passe contre lui, ventre à terre, tenant un drapeau. Mangin d'un seul bond est en selle, pique aussitôt des deux, rejoint rapidement avec son petit cheval barbe celui du uhlan, renverse celui ci de deux coups de sabre déchargés en pleine figure et s'empare du drapeau, ne sachant pas sans doute s'il est français ou prussien. (...)
Le drapeau est remis au 93e RI le lendemain. Ce matin là le régiment s'est arrété vers onze heures près du chateau de Verneville. On était triste, chacun avait le coeur serré en pensant à la perte du drapeau qui était alors connue. Tous le croyait perdu. Tous à coup le colonel fait sonner aux officiers et se présente à eux l'air radieux "Messieurs dit-il le drapeau est retrouvé". Le sous lieutenant Labrevoit s'avance, suivi de la garde du drapeau, bien diminuée, hélas. Il reçoit l'insigne du régiment, auquel il remet l'aigle et la cravate, pendant que tambours et clairons battent et sonnent aux champs et que la musique joue le refrain du 93e. Officiers et soldats font eclater leur joie par de nombreux vivats. l'instant est solennel et grandiose. Bien des larmes coulaient sur les joues hâlées des braves du 93e de ligne.

Durant ces mêmes instants, le lieutenant Levezou de Vézins est tué héroïquement.


Julien Ludovic Labrevoit est né le 13/09/1840 à Nancy. C'est un officier sorti du rang qui a participé à la campagne d'Italie (1859) et a servi en Afrique du nord.
Après Rezonville, le 93e RI s'illustre de nouveau dans la défense de Saint Privat le 18 aout et perd plus de 500 hommes. Quelques jours plus tards (le 24 aout) à Metz, Julien Ludovic Labrevoit est nommé lieutenant. Il sera fait prisonnier lors de la capitulation de Metz.
Julien Labrevoit finira sa carrière active comme chef de bataillon (nomination le 12/09/1889), au 33e RI (grade auquel il est pris en photo ci dessus) et officier de la légion d'honneur. Il sera nommé lieutenant colonel, commandant le 3e régiment teritorial d'infanterie à Cambrai.

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