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Une belle carrière militaire
Notre histoire commence le 21 avril 1882. Ce jour-là, se présente à la mairie de Mézières (Ardennes), Gaspard Gerst qui vient s'engager dans l'armée. Il est né le 9/7/1859 à Lyon, de parents belges, son père exerçant la profession de cordonnier dans cette ville.
Notre homme s'engage donc pour cinq ans, au titre étranger. Il rejoint alors le régiment de la Légion Etrangère, en garnison en Algérie. Il est nommé caporal (11/4/1883), puis sergent (11/9/1883). Le 30/12/1883, il part au Tonkin.
Il participe alors aux opérations de la conquête et est notamment engagé lors de la prise de Bac Ninh (15/3/1884) et à celle de Hong Hoa (13/4/1884). Remarqué par ses cadres, il est promu sergent major et se signale de nouveau au combat de Lam le 6/10/1884 où il se distingue particulièrement en ramenant au feu une section qui battait en retraite, écrasée par un ennemi nombreux.
Il est engagé lors des opérations menant à la conquête de Lang Son (janvier 1885) au sein du 1er REI. Mais lors de lors de la contre-offensive chinoise, il est gravement blessé le 9/2/1885 d'une balle à la face, entrainant la fracture du maxillaire supérieur gauche et des os du nez, conservant profondément enclavée dans le maxillaire supérieur droit la balle ayant causé sa blessure.
Evacué, il va vivre un véritable calvaire avant que sa blessure ne soit soignée. Il est opéré une première fois sans succès à l'hôpital d'Haiphong, puis évacué à l'hôpital d'Alger, il subit quatre nouvelles opérations, sans que les chirurgiens ne parviennent à extraire le projectile. Celui-ci n'est finalement extrait que le 1/12/1885 lors d'une opération réalisée au val de Grâce à Paris. Il a entre-temps obtenu la nationalité française et a été promu Sous-Lieutenant le 2/7/1885.
Mis hors cadre pour servir dans l'armée territoriale le temps de sa convalescence, il est nommé en avril 1886 au bureau de recrutement de Falaise, ce qui nous vaut cette belle photographie. Il porte sur cette photo, les quatre décorations reçues en récompense de sa conduite au Tonkin : la croix de chevalier de la Légion d'Honneur (attribuée le 9/2/1887), décoration rare pour un officier subalterne, ainsi que les ordres coloniaux du Cambodge et du Dragons d'Annam et la médaille du Tonkin. Sa vilaine blessure à la face ne semble pas avoir laissé de cicatrices visibles, mais notre officier porte peut-être la barbe pour camoufler une possible plaie à la maxillaire supérieure.
Promu Lieutenant le 11/7/1889, il reprend du service actif fin 1890 au 36e RI. Il reçoit dès lors de belles notes de ses supérieurs et se signale comme un officier d'élite : zélé, très actif, intelligent et sérieux. Tout en étant irréprochable dans le service, notre officier à une nouvelle fois l'occasion de se signaler le 12/2/1894 à Caen. En route pour la caserne Hamelin, où il reprenait son service, il intervient pour maitriser un cheval attelé à une voiture qui s'emballait, sans doute effrayée par le bruit des clairons et tambours d'une compagnie qui rentrait. Dans cette action, il est sévèrement blessé d'un enfoncement d'une côte et d'une déchirure du poumon lors d'un violent choc au thorax avec le timon de la voiture. Il recevra une médaille d'honneur en argent pour son intervention.
Inscrit au tableau d'avancement, il est promu Capitaine le 5/10/1895 et il s'y signale comme excellent commandant de compagnie (" A de l'entrain, du coup d'œil sur le terrain. Serait un capitaine remarquable en campagne. Nature ardente à pousser " ; " Acharné au travail et toujours sur la brèche. Connaissant à fond son métier et l'aimant. A le feu sacré ".). Le capitaine Gerst organise en outre des conférences techniques au profit de officiers de son régiment qui sont remarquées pour leur technicité et la chaleur de leurs présentations. Il obtient aussi de réaliser deux stages d'un an dans une régiment de cavalerie, puis dans l'artillerie, où il se signale de la même manière et y est qualifié de " vrai cavalier " et de " véritable artilleur " par ses chefs temporaires.
Avec ces évaluations, il est promu au choix chef de bataillon en 1907 au 152e RI, puis au 69e RI, deux régiments de couverture de la frontière où il reçoit encore des appréciations élogieuses. Il est nommé officier de la Légion d'Honneur le 31/12/1912, puis le 27 mars 1913, il est promu Lieutenant-Colonel au 26e RI, toujours dans un régiment de couverture. Notre officier aurait eu sans doute toutes les qualités pour conduire sa troupe durant la guerre de 14, mais il démissionne quelques jours plus tard et demande à faire valoir ses droits à la retraite. Le motif invoqué porte sur son état de santé dégradé consécutif à son ancienne blessure et surtout une profonde démoralisation due au décès récent de sa femme, le laissant seul père de deux enfants.
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La découverte de la vérité
A l'occasion de la mobilisation de l'été 1914, le Lieutenant-Colonel Gerst est rappelé au service aux services spéciaux de la justice militaire du territoire de la 8e région militaire. En septembre 1914, il demande même un emploi plus actif pour servir son pays.
C'est alors que le général Brissaud gouverneur de Dijon, prend connaissance que Gerst s'appelle en réalité Hippolyte Wurtz, né le 21/9/1856 à Saint Hippolyte (Haut Rhin). Cet officier supérieur a donc servi toute sa carrière sous un faux nom. Bien plus, il s'était déjà engagé sous sa vraie identité en septembre 1876 dans la légion étrangère avant d'y être réformé en fin d'année. Mais surtout que Hippolyte Wurtz a fait l'objet de deux condamnations, la première le 31/8/1878 par le tribunal de Nancy à 4 mois de prison pour vol et escroquerie, condamnation renforcée le 20/8/1879 par la cour d'appel de Nancy à vingt ans de travaux forcés pour faux et usages de faux. Wurtz avait en effet réalisé plusieurs faux billets à ordre qu'il avait tenté d'encaisser à la banque. Ces deux condamnations ayant été prononcées par contumace alors que l'accusé était en fuite, n'avaient pas été exécutées et étaient désormais couverte par la prescription. L'armée avait donc accepté dans ses rangs un condamné aux travaux forcés qui devint officier supérieur.
Wurtz/Gerst fit des aveux détaillés et expliqua alors que, le véritable Gerst ayant disparu depuis plusieurs années en 1879, sa mère qui était sa propre marraine, persuadée du repentir de son filleul et voulant l'aider à se relever, l'avait autorisé à se substituer à son fils disparu.
Dans plusieurs courriers adressés jusqu'au ministre Alexandre Millerand, il demanda l'indulgence des autorités et de pouvoir conserver le secret de sa position, ses enfants n'étant eux même pas au courant de sa situation. Il réclama aussi la prise en compte de son service comme Lieutenant-Colonel durant les premiers mois de la guerre pour le calcul de sa pension de retraite.
Bienveillance ou complicité des autorités militaires ?
Si la fausse identité du colonel Wurtz dit Gerst a été officiellement révélée à l'occasion de la mobilisation de 1914, les pièces de son dossier démontrent que ses supérieurs directs ont eu connaissance de sa situation dès sa nomination comme Lieutenant-Colonel en 1913, après qu'il eut été dénoncé par un de ses camarades officier qui l'avait connu dans sa jeunesse sous sa vraie identité. Ayant alors fait des aveux devant ses chefs directs, c'est à leur insistance qu'il demanda sa mise à la retraite immédiate sous un faux pretexte. En contrepartie l'affaire ne fut pas ébruitée, ce qui arrangeait les autorités qui auraient probablement été mises en cause si l'affaire avait été dévoilée sur la place publique.
Lorsque la fausse identité éclate après la guerre, d'une manière qui ne peut plus être camouflée, les autorités judiciaires militaires statuent finalement sur la clémence compte tenu des états de services du Lieutenant-colonel Gerts et du fait que la condamnation du soldat Wutz est prescrite. Par ailleurs, ses droits à la pension comme Lieutenant-Colonel sont confirmés. Ses états de services sont alors modifiés, sous le nom de Gerts dit Wurtz, reprenant les deux carrières sur un même document.
On notera que le dossier conservé à la chancellerie de la Legion d'Honneur est toujours enregistré sous le nom de Gerst.
Source : dossier militaire Wurtz dit Gerst
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