SENTUPÉRY, Jean-Baptiste-Prosper, né à Mulhouse (Haut-Rhin) le 24 mars 1814
|
|
|
La carrière du Colonel Sentupery est décrite dans une longue notice du "Panthéon de la Légion d'Honneur (Tome III)" de T.Lamathiere. La taille et le style de cette biographie est reproduite quasi intégralement ci dessous :
Entré au service à l'âge de dix-neuf ans, le 4 avril 1833, comme engagé volontaire au 36e de ligne, où il est nommé caporal le 26 octobre 1833, puis sergent-fourrier le 26 mai 1834. En août 1836, désirant faire campagne, il passe, comme fusilier, au 62e de ligne, qui est en Afrique, y est nommé caporal le 16 septembre 1836 et sergent-fourrier le lendemain; puis, au mois de mars 1838, il passe aux voltigeurs ; le 11 novembre de la même année, il est nommé sergent-major, et en 1840 il passe avec ce grade aux voltigeurs. En octobre 1839, il fait sous le maréchal Vallée, à la division du duc d'Orléans, l'expédition des Bibans, et prend part, le 23 décembre 1839, au combat d'El-Arach dans la Mitidjah. L'année suivante il se trouve à la défense d'Aïn-Turko (province de Constantine).
La bonne conduite et la valeur du sous-officier Sentupéry lui valent, le 2janvier 1841, l'épaulette de sous-lieutenant au 67e de ligne. Passé aux voltigeurs de son bataillon le 27 décembre 1842, il est promu lieutenant au tour du choix le 19 octobre 1844.
Deux ans plus tard, le 29 août 1846, le jeune officier, plein, de vigueur et d'énergie, désirant retourner dans notre colonie, obtient de permuter avec un de ses camarades des zouaves, consentant pour cela à perdre cinq mois de grade ; il prend rang dans son nouveau corps à la date du 23 mars 1845.
A partir de mai 1849 jusqu'en août 1857, il ne cesse plus, pour ainsi dire, d'être en expédition. De mai à juin 1849 il fait l'expédition des Guechtoulas à la colonne du général Blangini et se trouve aux combats des 19 et 20 mai. Du 12 octobre au 27 novembre il est au siège meurtrier de zaatcha. A l'assaut de l'Oasis, le 26 novembre, il est cité pour sa belle conduite. Lors de l'assaut, le lieutenant Sentupéry, remplissant les fonctions d'adjudant-major, est à côté de son chef de bataillon le commandant Latrille de Lorencez (blessé en pénétrant dans le village), et par conséquent marche immédiatement après le colonel Canrobert et l'escorte qui accompagnait leur digne et héroïque chef; de cette escorte, composée de 4 officiers et de 12 zouaves, ces derniers choisis parmi les meilleurs, il n'en resta qu'un seul debout, le sergent Royer, porte-fanion du colonel : tous les autres furent tués ou blessés en franchissant la brèche.
A peine de retour de cette glorieuse expédition, il fait celle de l'Aurès sous le colonel Canrobert, et le 5 janvier 1850 combat à la prise de Narah. En avril il suit comme officier d'ordonnance le colonel du 51e de ligne, de Lourmel, commandant la colonne chargée d'opérer chez les Beni-Immel, auxquels un combat furieux est livré le 21 mai. Les 25 et 26 du même mois, il prend part à deux autres combats contre les Beni-Meraï.
Le 28 septembre 1850 il est promu capitaine aux zouaves. En avril 1851, il prend part à l'expédition de la Kabylie, sous M. d'Aurelles de Paladines, colonel des zouaves, et monte à l'assaut du village de Seloum, le 10 de ce mois. En délogeant des Kabyles qui s'étaient retranchés dans la dernière maison du village, le capitaine Sentupéry voit tomber tout à côté de lui un adjudant tué et trois zouaves blessés. En mai et juin, lors de l'expédition de l'Oued-Sahel avec les colonnes Camou et Bosquet, il assiste aux combats de Maac- klane (23 et 2-4 mai), contre Bou-Barghla.
Le 28 juin, ayant reçu l'ordre de s'emparer du village d'Aouzelagen, couvert et masqué par un bois de figuiers dont chaque arbre abrite un ou deux Kabyles, avant-garde de nombreux contingents, il fait d'abord la reconnaissance de la position, et voyant qu'il faut l'enlever par un coup d'audace, il fait ôter les capsules des fusils de ses zouaves pour être sûr qu'ils ne répondront pas au feu de l'ennemi. Donnant ensuite le signal de l'attaque, il s'élance le premier sur le bois, à la baïonnette, essuie le feu des Kabyles troublés par cette attaque furieuse, a le bonheur de n'avoir qu'un seul homme touché, c'est le clairon qui sonne la charge, débusque non seulement les Kabyles du bois, mais aussi les contingents du village où il entre en vainqueur. Le soir, le capitaine d'état-major Lallemand, aide de camp du général Bosquet, lui dit : " Vous pouvez vous considérer comme décoré, vous avez fait l'admiration des généraux Camou et Bosquet. " En effet, le 7 août de cette même année 1851, le capitaine Sentupéry reçoit la croix de la Légion d'honneur; il était prévenu de sa promotion par une lettre du général Canrobert, son ancien chef, qui lui écrivait : " Je suis d'autant plus heureux de vous voir obtenir cette récompense, que vous l'avez gagnée l'épée au poing. "
En novembre 1851, campagne de l'est de la Kabylie, sous le général Pélissier, affaires contre les Maatka, les Mechtras, lesGuechtoulas et les Plissas. Un régiment de zouaves ayant été organisé dans chaque province, le capitaine Sentupéry, adjudant-major du 27 décembre 1851, passe au 3° de cette arme, dans la province de Constantine, le 13 février 1852.
Cette année-là, il fait l'expédition de la Kabylie orientale (colonne de Mac-Mahon), du 10 mai au 2 juillet, puis celle de l'est, dans la province de Constantine, en août. De mai à juillet 1853, il est à l'expédition des Babors sous le général Randon; du 27 octobre au 13 novembre, à celle des Beni-Ider et des llabibi avec le général de Mac-Mahon.
En 1854, le 3° de zouaves est en campagne de la fin de mai au commencement de juillet, dans la grande Kabylie (général Randon, à la division Mac-Mahon). Le 4 juin combat chez les Beni-lloccïn, le 17 chez les Beni-Thouragh, le 20 chez les Beni-Mcnguelas, les 20 et 27 de nouveau chez les Beni-Thouragh, et les 30 juin, 1er et 2 juillet chez les Beni-Idger. A la suite de cette belle expédition, il est cité à l'ordre de l'armée d'Afrique du 13 août comme s'étant, fait remarquer d'une façon toute particulière dans les combats livrés contre les Kabyles du Djurjura. Au combat du 4 juin, le capitaine adjudant- major Sentupéry, arrivant le premier au col occupé par les nombreux contingents kabyles, franchit à cheval l'un des retranchements en pierres sèches que l'ennemi y avait construits, essuie plusieurs décharges qui ne l'atteignent point, a seulement un éperon enlevé par une balle et le dessous du ventre de son cheval légèrement éraillé.
Proposé pour le grade de chef de bataillon à la fin de cette expédition, il n'est pas nommé, le ministre trouvant qu'il n'est pas capitaine depuis assez longtemps. A l'inspection générale de 1855 il est porté une fois encore inutilement pour l'avancement.
Il fait en 1856 l'expédition des Babors avec le general Maissiat, en mai et juin, combat dans le Djebel-Mentanou, est une seconde fois proposé pour fait de guerre, une troisième fois en 1857, après l'expédition de la grande Kabylie de mai, juin et juillet, et enfin nommé chef de bataillon au 89e de ligne le 12 août de cette même année 1857, à la suite de cette campagne.
Revenu en France, il fait en 1859 la guerre d'Italie et obtient le 15 août 1860 la croix d'officier de la Légion d'honneur.
Le 5 mars 1864, ce brave officier supérieur est promu lieutenant-colonel au 14e de ligne. A l'occasion de sa nomination, le colonel comte de Montmarie, qui commande le 89e, lui écrit la lettre suivante : " Mon cher colonel, en vous transmettant la lettre de service qui vous nomme lieutenant-colonel au 14e régiment d'infanterie, j'éprouve le besoin de vous adresser mes félicitations et de vous exprimer mes remerciements de la satisfaction que vous m'avez donnée depuis que j'ai le bonheur de vous avoir sous mes ordres. Votre nouvelle position, en nous séparant, ne fera ni cesser l'attachement que je vous porte, ni oublier nos bonnes relations, dont le souvenir me portera toujours à en désirer le renouvellement. "
Le colonel Duplessis, qui commande le 14e de ligne, appréciant les qualités militaires de son lieutenant-colonel, qu'il connaissait de longue date (ils étaient ensemble au siège de Zaatcha, l'un capitaine aux chasseurs à pied et l'autre lieutenant aux zouaves), le propose à l'inspection générale de 1866 pour le grade de colonel, en lui donnant les notes suivantes: " Capable, très intelligent, aime son métier avec fanatisme, le connaît à la perfection et en remplit tous les devoirs, sans faillir jamais, avec un zèle sans égal. Trempe d'acier au physique comme au moral ; esprit très militaire, caractère ferme et discipliné, cœur loyal et dévoué. A prouvé en Afrique et en Italie qu'il était un excellent officier de guerre, rempli d'ardeur et d'entrain, fera honneur au commandement si, comme il le mérite, on lui donne un régiment. "
Au commencement de l'année 1867, le lieutenant-colonel Sentupéry, qui ne pouvait prévoir la question du Luxembourg ni la guerre de 1870, demande et obtient sa mise à la retraite, qui lui est accordée par décret du 16 mars de la même année. Le colonel Louvent, en annonçant à son régiment le départ de son lieutenant-colonel, ajoute : " Le lieutenant-colonel Sentupéry, en quittant l'armée, laisse au 14e les meilleurs et les plus honorables souvenirs; il emporte notre estime et notre affection, qu'il a gagnées par son dévouement à ses devoirs, par son esprit bienveillant et conciliant, et par la droiture de son caractère. Aussi est-ce avec un sentiment de vif regret que le colonel se sépare du lieutenant-colonel Sentupéry. "
Dès que les premiers désastres de nos armées sont connus, après les opérations dans le Nord-Est en 1870, M. Sentupéry, âgé de cinquante-six ans et à la retraite depuis trois ans déjà, mais vigoureux, plein d'ardeur et de patriotisme, vient mettre son épée à la disposition de la France. On s'empresse d'accepter l'offre du brave officier et on lui donne un commandement où il était plus que tout autre à même de rendre de bons services : celui du fort important de l'Est, près Saint-Denis. Quant au sentiment qui le décida à prendre ce commandement avec des troupes en partie indisciplinées, personne n'en peut contester le désintéressement et l'élévation. Il alla au fort de l'Est par dévouement plus que par espérance, et quand il y'fut, il vit qu'il fallait encore plus se dévouer et encore moins espérer.
Pendant qu'il exerçait le commandement avec l'énergie d'un vieux soldat, quelques jeunes mobiles sous ses ordres, trouvant sans doute la discipline exigée trop rude et ayant des relations avec des journaux démagogiques de la capitale, dénoncèrent dans ces feuilles le vigoureux lieutenant-colonel, portant sur son compte les accusations les plus absurdes. Les officiers de la garnison du fort se chargèrent de le venger, en lui remettant la protestation suivante signée d'eux tous :
" Depuis plusieurs jours, certains journaux semblent vouloir prendre à partie M. le lieutenant-colonel Sentupéry, commandant supérieur du fort de l'Est, en publiant sur le compte de cet honorable officier supérieur les allégations les plus étranges et les plus mensongères. Il serait extrêmement regrettable que l'opinion publique pût être un instant égarée sur le compte d'un officier dont le dévouement et l'énergie sont notoires et qui, étant en retraite, a fait preuve d'un vrai patriotisme en venant des premiers mettre son épée au service de la défense nationale. Les soussignés, appartenant à la garnison du fort de l'Est, bien que la conduite de leur commandant supérieur ne soit pas soumise à leur appréciation, croient de leur devoir, dans les circonstances présentes, de déclarer hautement que cet officier supérieur n'a cessé de leur inspirer, par sa conduite ferme et loyale, la confiance et le respect dont ils s'estiment heureux de pouvoir témoigner aujourd'hui. " (Suivent les signatures.)
Dans l'exercice de son commandement, sous le feu de l'ennemi, il fut la terreur des abus. Il aurait fini par les vaincre. Après l'armistice de Paris, amenant la reddition du fort, il supporta cette défaite avec une fermeté admirable et d'autant plus méritoire qu'il était habitué à la victoire.
Le 17 décembre 1870, le lieutenant- colonel Sentupéry est proposé pour le grade de colonel ; à cette occasion le général Lavoignet, dans la brigade duquel est placé le lieutenant-colonel, lui écrivait de sa main :
"Mon cher colonel, votre mémoire de proposition pour colonel a été envoyé hier soir chez l'amiral commandant en chef, avec la note suivante : Vigoureux officier supérieur, zélé, énergique, ne connaissant que le devoir, a su, dans les événements difficiles que nous traversons, maintenir la discipline dans son fort et donner aux travaux une grande et utile impulsion. M. Sentupéry sera aussi bon colonel de régiment qu'il est bon commandant de fort. A vous, Général Lavoignet. "
Pour faire aboutir cette proposition, l'amiral de la Roncière-le-Noury eut plusieurs altercations avec le général Trochu, gouverneur de Paris, et le général le Flo, ministre de la guerre, qui ne voulaient donner ni marques d'encouragement, ni récompenses aux commandants supérieurs des forts de Paris ; mais il finit par avoir gain de cause, le 5 janvier 1871, lorsque l'amiral envoya la dépêche ci-dessous de Saint-Denis à M. Sentupéry :
" Recevez mes meilleures félicitations. J'ai eu un vif plaisir à faire récompenser un brave et solide militaire comme vous. "
Il était nommé colonel en récompense de son énergique conduite. Il n'eut pas de commandement après la guerre, mais sa pension de retraite fut revisée, établie sur son nouveau grade; en outre, son ancien colonel aux zouaves, le général Vinoy, devenu grand chancelier de la Légion d'honneur, lui fit obtenir la croix de commandeur le 24 juillet 1879 et lui annonça cette bonne nouvelle par une dépêche en date du 26 juillet, dans laquelle il lui manda de sa main : " Je suis heureux, mon cher colonel, d'avoir enfin pu couronner vos bons et loyaux services. Votre vieux colonel du 2e zouaves."
Le 4 février 1871 le journal l' Illustration publiait un article sur le Fort de l'Est, signé P. R. (initiales du docteur Paul Richard, médecin aide-major auxiliaire à l'ambulance du susdit fort), dont nous extrayons le passage suivant :
" Nous avions assisté à cette transformation magique, et nous avions confiance. Poudrières et leurs traverses, gabions et fascines, tout cela s'était élevé comme par enchantement sous l'oeil du maître, le colonel Sentupéry. Nous venons de nommer le commandant supérieur du fort : disons un mot de cet officier, dont le souvenir restera longtemps gravé dans la mémoire de ceux dont il avait su se faire aimer. Sorti des rangs, ayant fait ses premières armes en Afrique, ce Styx qui de chaque soldat fait un Achille, il a toujours et à tous donné l'exemple d'un courage à toute épreuve et d'une fermeté qui ne devait pas se démentir. Cette fermeté dans le commandement, dont nous commençons à reconnaître l'importance, il en donnait encore, au moment du départ, un éclatant témoignage, en adressant à ses soldats d'énergiques et chaleureuses paroles. Il avait si bien compris l'importance du commandement qui lui avait été confié, que, se multipliant pour ainsi dire au milieu de ses hommes, on le savait toujours là, aussi prompt à punir qu'à encourager. "
Dans ses Souvenirs du fort de l'Est (Paris, 1872), l'abbé Jules Ronhomme a écrit les lignes suivantes :
" Personne ne se remuait comme lui dans la garnison. Il y avait bien des soldats que cette promptitude de locomotion gênait quelquefois; il y avait même des officiers qui en éprouvaient quelque ennui, surtout quand leur défaut de vigilance leur attirait plusieurs jours d'arrêt; mais la rancune était impossible contre le colonel, pour qui le connaissait, parce que, s'il était sévère, il était juste, parce que, modèle d'exactitude, il avait droit d'exiger cette vertu, enfin parce que, sous cette enveloppe raide, il portait un cœur excellent et un dévouement réel à ses amis. " Deux traits qui honorent le caractère du colonel termineront dignement cette notice.
Le colonel Sentupéry est décoré de la croix d'officier de l'ordre militaire de Savoie, qui lui fut donnée à la guerre d'Italie. La vie militaire de M. Sentupéry peut se résumer en deux mots : trente-quatre années de service et 33 campagnes. Peu d'existences ont été mieux et plus honorablement remplies. Le colonel Sentupéry a un fils qui, comme lui. a embrassé la carrière militaire; sorti de Saint-Cyr le 1 er octobre 1876, il est sous-lieutenant au 51e d'infanterie de ligne.
Il est mort en juin 1890.