La bataille de Reischoffen


La charge - P Perboyre - RMN

Français et Allemands - Dick de Lonlay

Après la retraite de la division de Lartigue, après la défaite de la division Conseil-Dumesnil, consommée par l'insuccès de la brigade Maire, après l'échec du général L'Hérillier, il est impossible de conserver aucun espoir sur l'issue de la bataille. L'ennemi redouble d'efforts pour enfoncer notre centre et changer notre retraite en déroute. Nos soldats résistent bravement et ne cèdent le terrain que pied à pied. Soudain, à l'horizon, le maréchal de Mac-Mahon voit, sur la droite, poindre et grandir une nouvelle armée : ce sont quarante mille Badois et Wurtembergeois, qui s'avancent sur Morsbronn, avec la rapidité de troupes fraîches ; et, tandis que le Prince Royal redouble d'efforts sur le centre " et la gauche de l'armée française, ils cherchent à la tourner sur sa droite et menacent de lui couper la retraite.

Le maréchal de Mac-Mahon sent que la bataille est perdue ; dans cette infortune, son grand cœur se montre à la hauteur du plus effrayant péril. Déjà, la droite est débordée ; nos soldats, frémissant de rage, sont écrasés sous le nombre et forcés d'abandonner des positions défendues avec héroïsme. Les Prussiens occupent Morsbronn et s'élancent sur Elsasshausen. Le moment est critique : les minutes valent des heures. La brigade d'infanterie du général Wolff essaie, comme nous l'avons raconté, plusieurs vigoureux retours offensifs ; mais, écrasée par le feu de l'artillerie, elle est repousses. Il faut, à tout prix, assurer la retraite de l'armée.

C'est alors que la 2e division de cavalerie de réserve, sous les ordres du général de Bonnemains, composée des brigades Girard (1er et 4e cuirassiers) et de Bauer (2e et 3e cuirassiers), va être, à son tour, lancée en avant. Depuis le matin, cette division, qui était d'abord adossée au Grosserwald, a été obligée de changer de place à plusieurs reprises pour éviter les projectiles, et, appuyant vers sa droite, s'est formée en colonne serrée par demi-régiment, sur un point d'où l'ennemi ne peut être découvert ; on distingue seulement la fumée de l'artillerie et celle de l'incendie d'Elsasshausen. Tout à coup, le maréchal de Mac-Mahon accourt au-devant des escadrons de cette belle division ; il est dans un état d'exaltation indicible. L'œil en feu, le visage enflammé, le geste brusque, la-voix tonnante, le héros de Malakoff s'approche du général de Bonnemains et s'écrie : " Général, en avant ! Le salut de l'armée l'exige. "


Le général de Bonnemains


Au commandement de leurs chefs, les quatre régiments de cette division s'ébranlent et arrivent au sommet des crêtes. Le maréchal de Mac-Mahon montre aux cuirassiers l'artillerie prussienne qui tire, et celle qui s'avance au trot pour prendre des positions plus rapprochées. " Je vous demande d'arrêter ces batteries pendant vingt minutes ! dit-il avec un accent désespéré ; sacrifiez-vous pour la retraite. " Les cuirassiers, à l'aspect du maréchal, ont deviné ce qu'on attend de leur dévouement ; les paroles de Mac-Mahon passent sur les rangs au milieu d'un profond silence. Cette scène est grande et solennelle. Le maréchal, droit sur ses étriers, maintient son cheval immobile, promène un long et triste regard sur ces splendides escadrons qui vont mourir ; puis il étend de nouveau le bras sans dire un seul mot, et s'éloigne.

Le sol sur lequel va agir la cavalerie lui est extrêmement défavorable. De nombreux fossés, bordés d'arbres à hauteur d'homme, des vignes et des houblonnières, présentent des obstacles à son action, en même temps que d'excellents abris à l'infanterie prussienne. Déjà les projectiles tombent dans les rangs, des obus s'abattent en sifflant et éclatent au milieu des cuirassiers. Des froissements de ferraille tintent lugubrement : des chevaux s'effarent, des vides se comblent, et c'est tout. En face, la grande ligne de batteries et de bataillons ennemis s'avance, au milieu d'une fumée épaisse, déchirée par les lueurs de la fusillade et de la mousqueterie. C'est plus de quinze mille hommes à enfoncer, plus de cinquante pièces à enlever. Moins de deux mille sabres sont engagés seulement. Réussir est impossible.

Un souffle de mort glacial passe dans l'air, et ceux qui voient se mettre en mouvement les cuirassiers ont froid au cœur. Comme leurs frères de Morsbronn, hauts et fiers sur leurs montures, les cuirassiers s'ébranlent dans un ordre parfait et exécutent les mouvements préparatoires, avec la précision d'une manœuvre au Champ de-Mars.

La première brigade, 1er et 4e cuirassiers, prend le trot ; la terre sonne sous le sabot des lourds coursiers. Sur le flanc droit, le général de Bonnemains, accompagné de son chef d'état-major le colonel Gondallier de Tugny, et du capitaine Renouard, son aide de camp.


Le capitaine Renouard
Futur général

La scène est terrible : on croirait voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons par milliards. Les chevaux, avec leur gros porte-manteau bleu sur la croupe, allongent tous la hanche ensemble, comme des cerfs, en défonçant la terre ; les trompettes sonnent d'un air sauvage, au milieu d'un roulement sourd. L'ennemi aperçoit les mouvements de cette masse ; les canons tonnent, et une première décharge à mitraille fait trembler les vieilles maisons d'Elsasshausen. Le vent souffle de Wœrth et couvre nos escadrons de fumée ; la seconde décharge, puis la troisième, arrivent coup sur coup. Le feu prend une intensité dont rien ne saurait rendre la violence. Pendant cette charge, plus de mille obus et plus de cinq cents coups de mitraille s'abattent sur l'espace restreint occupé par la brigade des cuirassiers Girard.

Environ cinquante mille balles sont tirées par l'infanterie, qui se couvre d'un véritable rideau de feu et de flammes. Ces projectiles tombent si dru, qu'ils produisent sur les cuirasses un bruit analogue à celui de la grêle sur une toiture de zinc. La brigade Girard rencontre de véritables nappes de plomb, dont chaque peloton semble fendre les flots. A travers la fumée, on voit les tirailleurs prussiens se sauver à toutes jambes dans les houblonnières et y rejoindre leurs réserves, dont les feux se dessinent, en zigzags, sur le fond sombre de verdure. On n'entend plus qu'une grande rumeur, des plaintes, des cliquetis sans fin, des hennissements, et, coup sur coup, des décharges furieuses. Et, dans cette épaisse fumée qui s'amasse, des vingtaines de chevaux passent comme des ombres, la crinière droit, d'autres traînant leur cavalier, la jambe prise dans l'étrier. Ce spectacle est si émouvant, que, malgré les appels pressants des généraux, les bataillons en retraite s'arrêtent, cloués au sol par la stupeur et l'admiration.

Le 1er cuirassier tient la tête de la charge. En avant de tous, galope le colonel de Vendœuvre. C'est un brave Normand, doué d'une âme héroïque.


Le colonel de Vandeuvre

Chaque escadron se porte successivement, au galop, dans la direction de Wœrth. On voit, en passant, nos tirailleurs aux prises avec ceux de l'ennemi, embusqués derrière les abris du sol. Dans sa course rapide, le régiment rencontre un large fossé, difficile à franchir ; cet obstacle imprévu arrête les chevaux et les hommes hésitants, suspend la vigueur de l'attaque et en détruit l'ensemble.

En vain, les lieutenants Desnoyers, Théribout, Blondeau, le maréchal des logis chef Marion, le maréchal des logis Berger, le trompette Gousset, les cavaliers Lauger et Gontorbe, se jettent en avant. Après d'héroïques efforts, le 1er cuirassier bat en retraite, laissant une soixantaine d'hommes sur le terrain, ramenant cinq officiers blessés, et poursuivi par les obus qui devancent le galop des chevaux.

Le 4e cuirassiers, colonel Billet, entre à son tour en action. Ses quatre escadrons doivent charger successivement, et à peu près dans la même direction que les précédents, sur l'infanterie prussienne qui arrive de Wœrth et gravit les coteaux. Le régiment s'avance alors à proximité des maisons d'Elsasshausen, qui sont en flammes. Les charges s'effectuent successivement par escadron.

Le 1er escadron, qui commence le mouvement, part au galop, mais est bientôt obligé de s'arrêter, en arrivant en face d'une houblonnière, dont la lisière est garnie de Prussiens qui font un feu d'enfer. De même pour le 2e escadron. Des tirailleurs, à l'abri derrière des haies, couvrent les escadrons d'une grêle de balles, pendant l'aller et le retour ; en même temps, des batteries, situées au sud-est d'Elsasshausen, envoient des obus et de la mitraille. Ces deux escadrons font des pertes sensibles. Leur commandant, le chef d'escadrons Broutta, a le bras emporté par un éclat d'obus.

Le général Girard ayant ordonné de pousser les charges plus à fond, le colonel Billet, qui vient déjà de diriger les deux premières charges, prend, avec le 4e escadron, une petite vallée située un peu à gauche et descendant sur Wœrth. Il est suivi, à quelques centaines de mètres, par le 5e escadron. Ces deux escadrons ont plus d'un kilomètre à franchir ; la fumée leur cache les bataillons ; ils ne distinguent que les batteries. Nos cuirassiers se lancent à toute vitesse et sont dévorés par ce feu terrible au-devant duquel ils courent. Les balles, les obus et la mitraille marquent le passage de ces escadrons parle nombre des morts et des blessés qui jonchent le terrain. Après avoir parcouru trois à quatre cents mètres, le 4e escadron tourne à droite et pénètre dans un verger, où il tombe au milieu d'une nuée de tirailleurs ennemis. Une grêle de balles lui fait éprouver des pertes considérables. Une des premières victimes est le capitaine-commandant d'Eggs. Un autre capitaine a quatre chevaux successivement tués sous lui. Au dernier, il n'a plus la force de se remettre en selle, étant depuis vingt-cinq heures à cheval. Son maréchal des logis chef, véritable hercule, l'enlève, le pose comme un enfant sur une autre monture, et en avant !

Le sous-lieutenant Billet, fils du colonel, charge quatre fois, avec la mâchoire fracassée par une balle. Le brigadier Jousseaume se distingue par son ardeur et sabre plusieurs Prussiens. Se font également remarquer : le capitaine Aragonnès d'Orcet, le lieutenant Pinte, le maréchal des logis chef Bois, le maréchal des logis Sigrist, les cavaliers Piraube, Pourcelet, Reiss. Les feux se croisent dans tous les sens ; il est impossible aux assaillants d'atteindre leurs adversaires. Le 4e escadron, réduit à quelques pelotons sans liens et sans chefs, fait demi-tour.

Au même moment, le colonel Billet est blessé et a son cheval tué sous lui. Ce brave officier tombe sous sa monture, sur la ligne même des fusils à aiguille du 58e de ligne prussien. Dans sa chute, sa cuirasse fait un bruit terrible. Ses soldats, l'ayant vu disparaître dans la fumée, le croient tué. Rentré de captivité, le colonel Billet fut, l'année suivante, assassiné à Limoges par un démagogue.


Le colonel Billet

Le 5e escadron, qui a suivi le 4e, tourne bride en voyant revenir celui-ci, et c'est sous une grêle de projectiles que ces deux escadrons reviennent vers le point de départ. C'est au chef d'escadrons de Negroni que passe le commandement, et, avec lui, la difficile mission de diriger la retraite. Ses ordres, sa voix, et surtout son exemple, rallient les restes de cette cavalerie entamée de toutes parts, tourbillonnant pêle-mêle et presque détruite ; il rallie ces débris dispersés, près de se débander et de se dissoudre, sous l'action de ce feu inextinguible, qui sans cesse les dévore. Ce vaillant officier a son cheval tué et va tomber au pouvoir des Prussiens, quand le trompette Decloux, avec un magnifique sang-froid, selle un autre cheval sous le feu de l'ennemi, qui est à peine à deux cents mètres, et le donne à son chef.


Le chef d'escadron de Négroni (à gauche)

Le régiment reformé exécute alors, avec le reste de la division, des passages de ligne, en retraite au pas, sous le feu d'une batterie prussienne et de deux carrés d'infanterie qui sont à peine à huit cents mètres.

Le 4e cuirassiers a perdu 170 tués, blessés ou disparus, appartenant la plupart au 4e escadron. Le capitaine d'Eggs, les lieutenants Motte et Schiffmacher sont tués. Ler colonel Billet ; le commandant Broutta; le capitaine Hénot; les lieutenants Prevost et Pelletier; les sous-lieutenants Faure, Billet et Gauthier, sont blessés.

Le maréchal de Mac-Mahon a demandé vingt minutes : ce drame en a duré dix à peine.

La brigade de Brauer, qui vient d'assister à cette affreuse boucherie, n'a rien perdu de ce merveilleux sang-froid qui caractérise l'arme des cuirassiers. Le maréchal fait prévenir le général de Bonnemains que le moment est venu d'engager sa dernière brigade. Il est trois heures.

Le colonel Rosetti, du 2e cuirassiers, reçoit l'ordre de charger.


Le colonel Rosetti

Pour frapper ce dernier coup, afin de présenter une surface plus épaisse et plus résistante, au lieu de charger par escadron comme ceux qui les ont précédés, les cuirassiers de cette brigade doivent charger par demi-régiment. Le chef d'escadrons Corot-Laquiante, qui commande les 1er et 2e escadrons du 2e cuirassiers, se met en mouvement au pas, puis prend le trot, accompagné, pendant quelque temps, par le général Wolff, dont la brigade d'infanterie vient d'être chaudement engagée sur ce point, et qui lui indique la direction dans laquelle il doit rencontrer l'ennemi, qu'on n'aperçoit pas encore. Le champ de bataille, arrosé de sang, couvert de mille débris, est jonché de cadavres d'hommes et de chevaux éventrés ; partout brillent des casques à longues crinières, des cuirasses bossuées par les balles et souillées de sang. En voici une qui a appartenu à un officier et qui est si exactement traversée dans son centre par un obus qu'on pourrait mesurer exactement le diamètre du projectile. Les cuirassiers du 2e régiment ne se rebutent pas à la vue de ces sanglantes épaves ; ils s'élancent, au contraire, avec autant de vigueur et d'entrain que s'ils avaient l'illusion de triompher.

Animé des mêmes sentiments, le 3e cuirassiers les suit de près. " Chargez ! " commande le chef d'escadrons Corot-Laquiante. Les 1er et 2e escadrons prennent le train de charge et parcourent environ six cents mètres dans un terrain coupé de fossés et couvert d'arbres ; en arrivant sur le sommet du plateau, ils découvrent une poignée de soldats à l'uniforme bleu clair, galonné de jaune, qui battent lentement en retraite et autour desquels le sol est couvert de cadavres. C'est un carré du 1er tirailleurs, commandé par le capitaine de Pontécoulant, qui, par ses feux de salve, maintient les Allemands à distance. A cinq cents mètres en avant des turcos, s'avancent les chaînes des tirailleurs ennemis marchant sur Elsasshausen et Frœschwiller, et en arrière desquelles se meuvent des lignes épaisses d'infanterie. Les cuirassiers dépassent les turcos qui les acclament et les saluent : " Vivent les cuirassiers ! " A la vue " des hommes de fer ", comme les Allemands les appellent, les tirailleurs du Prince Royal se jettent, en courant, dans un verger et des houblonnières. Le 2e escadron arrive devant un fossé large de deux mètres et bordé de pommiers. Beaucoup de chevaux, trop serrés dans le rang ou déjà épuisés par cette longue course dans des terrains détrempés, ne peuvent franchir ce fossé et entraînent leurs cavaliers dans leur chute. Les tirailleurs ennemis, abrités dans une houblonnière voisine, profitent de ce moment de désordre pour tirer à coup sûr au milieu de cet amas confus d'hommes et de chevaux, et les cribler de balles. Un seul de ces animaux reçoit quatorze projectiles dans le corps. Le 1er escadron, qui galope un peu à droite du 2e, s'engage dans une trouée d'environ cent mètres, entre une houblonnière à gauche et un petit verger formé d'arbres trop peu élevés pour qu'un cavalier puisse le traverser. Ce verger est rempli de tirailleurs ennemis appartenant à plusieurs corps dont il faut essuyer le feu à moins de trente mètres. En débouchant de cette sorte de défilé, on arrive dans une plaine balayée par les obus et la mitraille.

Ces deux escadrons du 2e cuirassiers sont décimés ; leurs deux commandants, les capitaines Horrie et Verboin, le lieutenant Humbert et le sous-lieutenant Chailley, sont tués ; le capitaine adjudant-major Teillé et le sous-lieutenant Lacombe ont leurs chevaux tués sous eux et sont blessés. Le sous-lieutenant Divin, officier-payeur, qui a suivi cette charge en volontaire, reste blessé sur le champ de bataille et meurt, à Haguenau, des suites d'une amputation. Le lieutenant-colonel Boré-Verrier, qui a accompagné ces deux escadrons, les voyant réduits à quelques hommes désunis par le feu et par les difficultés du terrain, donne l'ordre au chef d'escadrons Corot-Laquiante de faire sonner la retraite.

Les cuirassiers se jettent, sur leur droite, dans une prairie où le feu des batteries continue à les suivre, et viennent se reformer derrière l'artillerie de la division placée sur un mamelon pour protéger leur mouvement, mais dont les munitions sont presque épuisées.

Le second demi-régiment, sous les ordres du chef d'escadrons Lacour, suit, à quelques minutes d'intervalle, le mouvement du premier ; il prend sa direction plus à droite, mais n'est pas moins éprouvé. Les 3e et 4e escadrons rencontrent, comme le 2e, un fossé qui leur est fatal. Le peloton de droite culbute dans une houblonnière. Quelques cavaliers arrivent isolément sur une pièce prussienne placée à l'angle d'un verger.

Le lieutenant Bigot l'atteint le premier et la touche de sa longue latte en signe de possession, quand une balle, tirée des houblonnières, le renverse raide mort. Les rares cuirassiers, qui ont suivi leur officier, sont bientôt tous tués, et les artilleurs ennemis, qui se sont jetés derrière les arbres, reviennent alors à leur pièce.

Très peu de nos cavaliers ont pu aborder l'ennemi. Le capitaine Cabrié est blessé dans ce dernier engagement. Se sont particulièrement signalés : les capitaines Astruc, Thurel, de Vaugiraud; les lieutenants Genau, Blondeau, Lucotte, Soré; les sous lieutenants Girardot et Delort; les sous-officiers Bogard, Pelletier, Ferry, Viollet, Tousch; le brigadier Morellet; les cavaliers Desplanques et Juin. Les pertes du 2e cuirassiers sont presque aussi fortes que celles du 4e ; elles s'élèvent à 150 tués, blessés ou disparus ; 156 chevaux restent sur le champ de bataille ; 143 autres sont blessés, dont 31 très grièvement.

Durant la retraite, le colonel Rosetti est renversé par son cheval ; placé sur un caisson d'artillerie, il est bientôt obligé de s'arrêter dans un village et y est fait prisonnier.

Les escadrons de droite du 3e cuirassiers s'ébranlent pour charger à leur tour.

Le colonel Lafutsun de Lacarre se tourne vers ses hommes en brandissant son sabre : " Char... Commence-t-il ; il n'a pas le temps d'achever son commandement. Un obus, lancé de plein fouet, enlève la tête du colonel de Lacarre, coupe en deux son trompette d'ordonnance et fracasse la main gauche du capitaine Bloume, qui se tient à ses côtés. Fait horrible : le cadavre décapité du malheureux colonel ne tombe pas immédiatement à terre, et, emporté par le cheval furieux, court ainsi quelques minutes sur le champ de bataille, sabre en main et paraissant encore charger l'ennemi.

Les deux premiers escadrons du 4e cuirassiers continuent leur charge et s'enfoncent, avec une résignation stoïque, dans le terrain battu par l'artillerie. Ils se heurtent aux mourants et aux morts. Ils mêlent sang au sang répandu et éprouvent des pertes sérieuses.

Leurs quatre capitaines, MM. Matter, Fuchey, Bloume, Lamotte, et quarante-huit sous-officiers et soldats, sont blessés. Le colonel et sept cuirassiers ont été tués. Se sont distingués : le maréchal des logis chef Lagrabe; le maréchal des logis Desroziers; le brigadier Peaudesouppe; les cavaliers Maillet et Vuillemont.

Les 4e et 5e escadrons s'apprêtent à remplacer les deux premiers escadrons.

Mais le délai fixé est atteint ; le maréchal de Mac-Mahon fait parvenir l'ordre de les arrêter au lieutenant-colonel de la Salle, qui a pris le commandement du régiment. Les charges sont terminées. Il est quatre heures. Le général de Bonnemains rallie les débris de sa division et se retire lentement sous une grêle d'obus, le 3e cuirassiers formant l'arrière-garde et se remettant plusieurs fois face en tête. L'armée salue de ses bravos les intrépides survivants de ces quatre régiments qui défilent, toujours impassibles, montrant casques et cuirasses sanglants ; toutefois, le visage reste de bronze; on dirait que rien d'humain ne bat dans ces poitrines. Le général de Bonnemains, suivi de cette phalange de héros, traverse la route de Frœschwiller, encombrée de caissons et de voitures et, prenant à gauche, descend vers Reichshoffen, à travers la forêt.

Ces charges, si remarquables par le calme avec lequel elles ont été exécutées, ont atteint le but recherché, en arrêtant, pendant une demi-heure, le mouvement en avant des Prussiens. Cette sanglante consommation d'hommes a assez duré pour donner le temps à nos troupes de l'aile droite, c'est-à-dire aux débris des divisions de Lartigue et Conseil-Dumesnil, de se replier, sans précipitation, sur le village de Frœschwiller, leur dernier point d'appui, et de commencer une retraite dont toutes les voies demeurent libres, malgré les efforts et les manœuvres de l'ennemi pour nous la couper. Le lendemain de la bataille, le maréchal de Mac-Mahon, répondant à une question ; disait tristement : Les cuirassiers! Il n'en reste plus!

 

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