L'attaque des Ouvrages Blancs (23/24 février 1855)

Attaque de la redoute de Selinghinsk par le général Monet, 24 février
1855 - E Fontaine - 1857 - RMN
1/ Souvenirs du général de Lacretelle, commandant du 2e régiment de Zouaves, colonel Clerc, brigade de Monet, division Mayran. Paris 1907.

Le général de Lacretelle
L’assiégé redoublait d’activité
et multipliait ses travaux de défense ; Enhardi avec la lenteur avec
laquelle nous semblions conduire l’attaque, il avait commencé, dans la nuit du
21 au 22 février, la construction d’une redoute que l’on appela la redoute
Selinginsk, sur la droite du ravin du carénage, à 800 mètres environ du bastion
n°3. C’était une provocation audacieuse mais très habile. Elle intervertissait
les rôles : c’était l’assiégé qui attaquait, qui cheminait contre
l’assiégeant ; la portée morale était considérable, tout le monde sle
sentait, officiers et soldats. L’état major en compris le danger, et décida que
cet ouvrage devait être détruit.
Je commandais le 1er bataillon du
2e de zouaves ; mon collègue Darbois commandait le 2eme. Dans
l’après midi du 23, nous recevons l’ordre de nous rendre chez le général de
division avec le commandant Marmier du 4em régiment d’infanterie de marine. Le
général nous annonce que, dés le
soir même, nous allons attaquer la redoute Selinginsk, moi à droite, Darbois à
gauche, cherchant à tourner l’ouvrage pour y entrer par la gorge, tandis que le
commandant Marmier, marchant entre nous deux, le menacerait de font, et
formerait un soutien avec lequel devrait marcher le brave général Monet.
Le
colonel Dubos devait former la réserve principale avec un bataillon du
6e et un du 10e de ligne. Le général ajouta que, pour ne
pas trop nous exposer aux feux convergents qui seraient certainement dirigés sur
nous, l’attaque aurait lieu pendant la nuit. C’était un précaution regrettable,
qui devait nous faire échouer.
Mes collègues et moi le sentîmes
à l’instant, mais aucun de nous ne songea à faire une observation qui aurait pu
paraître dictée par un sentiment de faiblesse. L’ordre portait aussi que dès que
nous serions maître de la redoute, nous devions la détruire, combler le fossé et
rentrer ensuite dans nos parallèles au signal de la retraite, qui serait sonné
de nos tranchés sur ordre du général de division. Cet ordre était impossible à
exécuter. On re renverse pas un parapet, on ne comble pas un fossé, sans y
employer plusieurs heures de travail. Encore faut-il que ce travail soit dirigé,
qu’il soit fait avec ordre, que l’on voie et que l’on comprenne ce que l’on
fait.
En sortant de chez le général Mayran, nous nous communiquâmes nos
réflexions et courûmes à nos bivouacs pour y prendre nos dispositions.
A dix
heures nous étions à nos postes ; il faisait un beau clair de lune, qui
nous aurait permis de voir, de conduire utilement nos bataillons, et nous aurait
donné quelques chances de succès. Mais, sous l’influence de l’idée malheureuse
qui avait fait préférer une attaque de nuit, on voulut attendre que l’obscurité
fût complète et on nous laissa nous morfondre pendant trois heures et demie,
dans les tranchés à moitié pleines d’une boue mêlée de neige, et par un froid
glacial. Il y avait de quoi refroidir l’ardeur des soldats moins bien trempés
que les nôtres. Enfin, à trois heures et demie, la lune se couche, l’obscurité
devient complète. On nous donne l’ordre d’attaquer.
Je saute sur le parapet :
« Debout zouaves, et droit devant nous ! » Nous courons vers
l’ouvrage ; mais rien n’est si difficile que de conserver une direction au
milieu de l’obscurité. Les uns s’égarent et passent au delà de la redoute sans
la voir ; les soldats de marine se mêlent aux zouaves ; la confusion
est complète. Les soldats ne voient plus leurs chefs ; ceux-ci ne peuvent
plus commander leurs soldats.
Les Russes avaient deviné notre attaque ,
et nous attendaient ; à courte distance, ils nous accueillent par un feu
roulant. Mais ce feu a pour nous l’avantage de nous indiquer leur position. Nous
y courons, et, devant notre élan, les embuscades et les tirailleurs placés en
avant et autour de la redoute, nous cèdent le terrain : pour nous dans le
désordre le plus complet, nous n’avons aucun objectif, aucun succès à
espérer ; bientôt une pluie de fusées, de pots à feu, de feux de Bengale,
nous inonde et éclaire le plateau. La scène qu’elle nous montre est infernale et
indescriptible. Plusieurs centaines de braves tourbillonnent sans but, et
dépensent inutilement le courage le plus admirable ; les bombes et les obus
sillonnent l’air par centaines et font parmi nous de nombreux vides ; la
destruction des zouaves marche rapidement ; mais ils n’avaient l’ordre de
ne rentrer dans nos tranchés qu’un signal de la retraite et, ce signal ne se
faisant pas entendre ; ces braves gens restaient à découvert sur le plateau. Il
fallait prendre un parti ; j’arrête quelques zouaves, et, me faisant
connaître en me nommant à eux : « -Savez-vous où est le général de
Monet ? – Blessé, est retourné dans nos tranchées – Et le colonel
Cler ? – A suivi le général de Monet. – Alors c’est à moi de commander.
Appelez des officiers et des clairons et dites-leur de venir ici auprès du
commandant de Lacretelle. » Darbois était près de là, il vint un des
premiers :
«Ne nous quittons plus, lui dis-je ; ce n’est pas trop
d’être deux pour prendre des résolutions. Mes amis, faites le plus grand silence
pour entendre ce que j’ai à vous dire» Plusieurs officiers et clairons étaient
déjà auprès de moi. « - Darbois, voyez-vous quelque chose à faire, quelque
chose à tenter ? – Rien, nous nous faisons tuer ici inutilement mon avis
est de rentrer. – Messieurs, êtes-vous du même avis que le commandant
Darbois ? Ou bien l’un de vous a-t-il quelque chose à proposer ? –
Nous sommes d’avis de rentrer. – Eh bien, c’est aussi le mien. Je vais faire
sonner la retraite ; et que chacun se dirige sur nos bivouacs. »
Je
donne l’ordre aux clairons de sonner dans toutes les directions, et la foule
commence à s’écouler. Darbois et moi restons jusqu’au dernier, et rentrons
ensemble dans nos tranchés. Rien ne peut donner l’idée de la rage de ce vieux soldat
renommé par sa bravoure. Il n’était pas de nature à s’attendrir et cependant ne
pouvait retenir ses sanglots : « Où sont-ils mes vieux zouaves, mes
braves soldats ? Ils sont morts inutilement, victimes d’une conception
absurde de leurs chefs. » Je me contenais et cherchais à le calmer ;
mais moi aussi je pensais tout bas ce qu’il disait tout haut.
2/ Récit du combat du colonel Cler, envoyé au Maréchal Castellane.

Monsieur le Maréchal,
J’ai voulu laisser arriver en
France les rapports du général en chef avant de vous envoyer quelques détails
sur le sanglant combat que j’ai livré aux Russes avec 1000 hommes de mon
régiment dans la nuit du 23 au 24 février dernier. J’ai couru plus de dangers
dans ce combat que pendant tous ceux auxquels j’ai eu l’honneur d’assister
depuis l’ouverture de la campagne. Dieu qui ne m’a jamais abandonné, m’a encore
protégé : mon capuchon et mon pantalon ont reçu les balles et les coups de
baïonnette qui m’étaient destinés. Depuis le lendemain du combat, j’ai reçu
chaque jour les félicitations des officiers de l’armée ; mes amis les
Anglais, qui ont pour moi la plus grande reconnaissance, m’apportent des armes
de luxe et de précision, en me recommandant de m’en servir contre nos ennemis
les Russes ; déjà ils m’avaient apporté, de la part de la reine Victoria,
des vêtements de laine, pour me préserver des rigueurs de
l’hiver.
Connaissant l’intérêt que votre Excellence porte au général de
Monet, je m’empresse de vous annoncer que ce brave général est en voie de
guérison ; le 10 il doit partir pour Constantinople d’où il sera ensuite
évacué pour la France.
Suit, le récit historique du combat :
Le 23 février, le colonel du 2e
régiment de zouaves reçut l’ordre de se tenir prêt à marcher à onze heures du
soir, avec la partie disponible de son régiment qui occupait le camp du Moulin.
La place d’armes anglo-française lui avait été indiquée comme lieu de réunion
d’une colonne destinée à faire une attaque sur les travaux élevés par les Russes
en avant du port du carénage. Mille zouaves environ, divisés en douze pelotons,
furent réunis pour prendre part à cette expédition qui devait être appuyée par
cinq cent hommes du régiment de l’infanterie de marine. Le but que les généraux
français voulaient atteindre, en faisant cette sortie de leurs tranchés
d’Inkerman, était entièrement moral ; l’ordre était donné de n’occuper que
pendant peu de temps les travaux des Russes et de les abandonner au signal de la
retraite. L’initiative de ce signal était laissé au commandant des troupes
engagées.
Vers minuit, la colonne fut dirigée de la place d’armes sur la
deuxième parallèle ; les deux bataillons du régiment furent placés en
arrière de deux larges coupures pratiquées à droite et à gauche de cet
ouvrage ; l’infanterie de marine était au centre, avec le général de Monet
qui devait commander l’expédition.
Entre une heure et deux heures du matin,
les bataillons sortirent de la parallèle et, disposés en colonne par sections,
ils se mirent en mouvement peu de temps après, sur l’ordre qui leur fut envoyé
par le général de Monet. Le colonel Cler et le chef de bataillon Lacretelle
étaient à la colonne de droite, le commandant d’Arbois avait le commandement de
la colonne de gauche.
Les compagnies de chaque bataillon de zouaves avaient
été disposées de la manière suivant : une compagnie d’avant garde, placée à
cent pas en avant de la colonne, était soutenue par une autre compagnie établie
à cinquante pas plus en arrière ; les quatre autres compagnies de chaque
bataillon formaient la réserve des colonnes.
Au signal convenu, les deux
colonnes se mirent en marche. La nuit était fort obscure ; la colonne de
gauche, conduite par un officier du génie, se jeta d’abord trop à gauche, dans
un profond ravin, puis elle regagna la direction de la capitale de
l’ouvrage.
L’ennemi avait disposé son système de défense de la manière
suivante : en avant de la batterie établie sur la presqu’île, une longue
ligne de petits postes avaient été placé derrière le mur qui borde une partie de
la route de Sébastopol, à l’endroit où cette route traverse une dépression du
sol ; des embuscades précédaient et flanquaient cette ligne, protégée en
arrière, près de l’ouvrage, par de petits carrés de troupe disposés de manière à
préserver ses abords. 1200 hommes au moins occupaient ces postes, qui avaient dû
être considérablement renforcés.
La colonne d’attaque de droite arriva sur la
ligne extrême des embuscades, sans recevoir un coup de fusil, mais dès qu’elle y
fut engagée, elle fut assaillie sur les deux flancs et sur son front par une
fusillade tirée à très courte distance. Les Russes, pour pouvoir mieux diriger
leurs coups, se servaient de réflecteurs et de pots à feu placés en avant des
embuscades. Les feux les plus nourris partant de la gauche, les quatre
compagnies de soutien de la première colonne changèrent de direction à gauche,
attaquèrent vivement les embuscades à la baïonnette, et, en quelques minutes,
tout le centre du terrain de défense fut balayé. Quelques prisonniers furent
faits dans ce premier combat.
Pendant cette attaque, la tête de la colonne de
gauche, qui avait eu à parcourir un terrain ravine, déboucha et entra en ligne
avec un grand sang froid.
Les compagnies d’avant garde des deux colonnes,
que les Russes avaient laissées passer au milieu des embuscades, continuèrent à
marcher sur l’ouvrage ; elles arrivèrent sur les petits carrés disposés en
avant et sur les flancs, et là, à coups de baïonnette et de crosse, elles
engagèrent en silence un combat furieux. Deux officiers, MM Baratchard et
Bartel, et plusieurs soldats, y reçurent des premières blessures qui
n’arrêtèrent pas leur marche.
Vers la fin de ce premier combat, le général de
Monet, qui avait appuyé trop à gauche avec le bataillon d’infanterie de marine,
arriva sur la tête des embuscades. Blessé par cinq coups de feu, il fit demander
le colonel Cler pour lui remettre le commandement. Cette remise faite, le brave
général dit aux troupes qui marchaient derrière lui : « Votre salut
est dans l’ouvrage ; en avant ! suivez-moi ! »

Le général
de Monet
Electrisés par tant de courage et
d’abnégation, quelques officiers et soldats de l’infanterie de marine suivirent
le général, qui se dirige sur la capitale du retranchement.
Débarrassé des
postes extérieurs, le colonel Cler donne la direction de l’attaque de droite au
commandant Lacretelle, et celle de l’attaque de gauche au commandant d’Arbois,
puis il se précipite avec quelques compagnies sur le fossé du retranchement.
Après avoir escaladé le fossé et le parapet, la colonne du centre saute dans
l’intérieur de l’ouvrage, pendant que celles de droite et de gauche y pénètrent
par les flancs. Les têtes d’attaque, reçues par le feu des bataillons russes
établis en colonne serrées sur la gorge du retranchement, voient tomber sept de
leurs officiers, deux adjudants et un grand nombre de sous-officiers et de
soldats. La position des zouaves devenait très critique, le colonel ordonne à
ses hommes de se placer sur la berme laissée entre le fossé et le talus
extérieur du parapet.
Si, au moment de la prise du retranchement, l’attaque
furieuse et désespérée des zouaves avait pu être appuyée par des troupes
fraîches, les réserves des Russes n’auraient pu tenir et tout le terrain en
arrière de la gorge, jusqu’à l’origine des pentes, aurait été complètement
balayé. Malheureusement, il n’y avait plus de réserves, et le 2e
zouaves venait de perdre plusieurs de ses officiers et ses plus braves soldats.
Les bataillons russes, voyant la faiblesse de l’attaque, sortent de l’ouvrage
par la droite et par la gauche et, en un instant, la poignée de zouaves qui
occupait la face du retranchement est cernée.
Le colonel donne l’ordre à ses
hommes de se placer dans le fossé, qui n’avait qu’un mètre de profondeur et qui
était protégé du côté de la campagne par un masque de gabions. Les batteries de
la place, celles de la droite du port et celles de la Tchernaïa, les canons de
gros vaisseaux et ceux des bateaux à vapeur lançaient sur le terrain du combat
une grêle de projectiles creux et de mitraille qui devait faire éprouver de
grandes pertes aux troupes russes, sans pour ainsi dire atteindre les zouaves.
Les bataillons russes, qui faisaient converger leurs feux sur le fossé de
l’ouvrage, se firent beaucoup de mal, car la nuit, très sombre, n’était éclairée
que par la lueur des feux. Quelques un de leurs soldats plus hardis venaient se
faire tuer à coups de baïonnette à l’intérieur du retranchement des pierres et
des gabions, sur les zouaves.
L’aspect de ce combat désespéré et furieux
était horriblement fantastique : Sébastopol et le port qui entourent le
terrain couvert en partie par la neige où se passait l’action, étaient éclairés
par des feux de signaux. Le tocsin mêlait son glas au bruit du canon et de la
fusillade. Autour de l’ouvrage, le combat éclairé par la lueur blafarde des feux
courbes de la mousqueterie, présentait, au centre d’une ligne compacte de
grenadiers russes, des cosaques volontaires du Don, avec leurs longues capotes
et leurs bonnets de fourrure surmontés de flammes rouges, luttant corps à corps
avec les zouaves.
Après avoir soutenu cette lutte inégale pendant vingt
minutes, le colonel, entendant pour la deuxième fois le signal de la retraite,
se décide à abandonner le terrain, où il vient de perdre l’élite de son
régiment. Il réunit auprès de lui le peu d’hommes qui occupent encore le fossé,
et, avant de se jeter tête baissée sur les baïonnettes russes, il leur adresse
ces paroles : "Je ne veux pas donner à ces Jean Foutre la satisfaction
de promener dans toute la Russie un colonel de zouaves, mieux vaut
mourir. "
Cette dernière poignée de zouaves se précipite aussitôt sur
les Russes. Le capitaine Sage et le sous lieutenant Sevestre tombent avec
d’autres braves, près de leur colonel qui a le bonheur de pouvoir percer la
ligne des bataillons russes et d’opérer sa retraite malgré une pluie de
projectiles. Les zouaves qui restaient encore à droite et à gauche du
retranchement suivent le mouvement et rentrent avec la petite colonne du centre
dans les tranchés d’Inkerman.
Trois Zouaves, blessés lors de l'assaut :
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Lieutenant Lemontagnier (ici
Capitaine) |
Sergent Vincendon (ici
Capitaine) |
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Sergent Louis (ici
Lieutenant) |
Sergent Labrune (ici
Lieutenant) |