La prise de la Smala d'Abd el Kader - 16 mai 1843

Prise de la Smala - H Vernet - 1843 -
RMN
1/ Souvenirs du Général Fleury. Paris, 1897.
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Le général Fleury |
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Nous étions depuis 36 heures en marche dans le sud de Boghar et de Goudgillah à la poursuite de la Smalah d’Abd el Kader. Nous avions à peine dormi quelques heures la bride au bras. Nous n’avions mangé que du biscuit ou du chocolat pour ne pas dévoiler notre présence par des feux de bivouac.Yusuf, qui était l’âme et l’œil de cette expédition si hardie, avait lancé des reconnaissances dans toutes les directions pour avoir des nouvelles et découvrir les traces de cette ville ambulante que suivaient d’innombrables troupeaux. Notre colonne se composait de six à sept cent chevaux réguliers, spahis et chasseurs d’Afrique, sous les ordres de Yusuf et Morris, et de mille trois cent fantassins, accompagnés de quelques pièces d’artillerie de montagne, d’un convoi de huit cent chameaux et mulets pour porter les vivres et les hommes fatigués, sous le commandement du colonel Chasseloup-Laubat. Trois à quatre cent cavaliers des goums formaient l’avant garde.
Le 16 mai 1843, Yusuf, avide de renseignements, s’était porté bien en avant de la cavalerie pour recevoir de première main les rapports qui lui viendraient de ses coureurs et les communiquer au Prince. Nous cheminions depuis une heure, intrigués par une poussière qui s’élevait au loin, lorsque tout à coup un cavalier, qu’un pli de terrain nous cachait un instant avant par cet effet de mirage qui se produit dans le Sud, surgit, débusquant à fond de train à notre rencontre, ému, pâle et comme poursuivi par un songe : « Fuyez, fuyez, dit-il, quand vous le pouvez encore. Ils sont là, tout près, derrière ce mamelon. » Et il montrait la direction. « Ils arrivent au campement vers Taguin. S’ils vous voient vous êtes perdus. Ils sont soixante mille, et rien qu’avec des bâtons ils vous tueront comme des chèvres qu’on chasse, et il ne reviendra pas un seil d’entre vous pour porter à Médeha la nouvelle de votre désastre. »
« Allons calme-toi, dit Yusuf, avec l’habitude qu’il avait du caractère arabe, et raconte-moi bien ce que tu as vu. » Puis, après s’être fait répéter avec plus de précisions et moins d’émotion l’état des choses, il se retourna vers moi : « Laissons l’escorte, allons voir de nos yeux, et vous, du Barail, courez prévenir le prince de ce qu’il se passe et priez-le d’avancer au galop. »
Alors, suivis seulement du coureur arabe, nous partons comme l’éclair, nous espaçant pour ne pas faire de poussière à notre tour, et nous arrivons en quelques minutes comme trois fantomes sur le point culminant du mamelon.
Là s’offrit devant nous, à nos pieds, le spectacle le plus saisissant. Mohammed ben Ayad n’en avait pas exagéré la dangereuse réalité. La smalah venait en effet d’arriver sur le cours d’eau. Elle s’installait pour camper. Femmes, enfants, défenseurs, muletiers, troupeaux , tout était encore pêle-mêle. On entendait les cris, les bêlements de cette foule confuse. A la lorgnette, on distinguait les armes étincelantes au soleil de nombreux réguliers de l’émir, présidant à l’installation du campement. Quelques rares tentes blanches abritant les femmes d’Abd el Kader ou des grands chefs étaient à peine dressées. Tout était au travail comme dans une ruche. Des milliers de chameaux et de mulets encore chargés attendaient. Ceux qui avaient été soulagés de leur fardeau se répandaient au loin, le long des bords verts, à gauche de la petite rivière ; d’innombrables troupeaux de moutons et de chèvres venaient encore augmenter ce gigantesque désordre. Tous ces êtres assoiffés semblaient devoir tarir ce filet d’eau précieux qui se déroulait en sinuosités capricieuses au milieu de ce chaos. « Il a raison, dit Yusif, comme nous contemplions ce panorama sans pareil,. Il a dit vrai, Ben Ayad, il n’y a pas une minute à perdre. » Et, repartant à la même allure que nous avions prise pour arriver, nous nous dirigeons vers le prince qui s’était sensiblement rapproché.
Dès que nous l’eûmes rejoint, le duc s’arrêta, et à ce moment se forma comme un conseil de guerre improvisé.
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Le duc d'Aumale |
Après avoir entendu le rapport de son chef de cavalerie, le prince, avec un calme parfait, lui dit : « Quelle est votre opinion ? »
« Mon avis, répond Yusuf, est qu’il faut attaquer de suite si nous ne voulons pas être écrasés par un ennemi très nombreux qui, d’un instant à l’autres, va découvrir nos traces. Mais je ne dois pas dissimuler à Votre Altesse Royale que l’entreprise offre de très sérieuses difficultés. »
« Je pense absolument comme vous, dit le Duc d’Aumale. Nous allons marcher en avant. » Puis se tournant vers ses aides de camp : « messieurs, faites prévenir l’infanterie qu’elle ait à hâter sa marche pour nous soutenir » et en même temps, il distribuait des ordres aux colonels Yusuf et Morris, avec la plus grande liberté d’esprit, comme s’il se fût agi d’aller à la manœuvre.
L’on se préparait pour aller prendre chacun son poste de combat, lorsque le général de Beaufort, prenant la parole, dit : « Monseigneur, nous sommes ici, le colonel Jamin et moi, responsable vis à vis du Roi, et nous avons la mission de veiller sur Votre Altesse Royale. Permettez-nous de vous faire remarquer que l’infanterie est encore bien loi, qu’elle est fatiguée par les marches forcées de ces derniers jours et que vous avez à peine, en comptant les goums, un millier de chevaux pour attaquer tout un monde dont vous ne pouvez apprécier la force, et qu’il est de toute prudence au moins d’attendre que votre infanterie soit à portée. »
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« L’infanterie que l’on est allé prévenir va hâter sa marche, répond le prince. La situation périlleuse dont vous parler commande justement de marcher en avant. Mes aïeux n’ont jamais reculé, je ne donnerai pas l’exemple ! Messieurs, en avant ! » Et à ce moment le jeune duc était haut de cent coudées et semblait bien être un prince de l’avenir.
2/ Souvenirs du général du Barail . Paris 1895.
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Le général du Barail |
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Vers onze heure et
demi, nous marchions sur deux colonnes, les spahis à droite et les chasseurs
d’Afrique à gauche. Le prince était en tête des chasseurs d’Afrique. Nos
escadrons n’étaient pas régulièrement formés en échelons, mais, les longs
éperons arabes animent toujours les chevaux, les spahis avaient gagné beaucoup
de terrain et étaient sensiblement en avant des chasseurs.
Tout à coup,
devant nous, nous voyons les cavaliers du goum faire un tête à queue subit. Ils
arrivent sur nous en criant : « La smalah, la smalah, il faut du
canon ! »
L’agha Amar ben Ferrahtt arrive le dernier et annonce au
colonel Yusuf que la smalah tout entière est campée près de la source de
Taguine. Guidé par l’agha, le colonel Yusuf, accompagné du lieutenant Fleury,
d’un maréchal des logis indigène, nommé Ben-Aïssa-ould-el-caid-el-Aïoun, son
porte fanion, soldat d’un courage incomparable, d’un autre maréchal des logis
Bou-ben-Hameda, et de moi, se porte au galop sur une petite éminence d’où nous
pouvons embrasser d’un coup d’œil toute la smala.
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Le général Yusuf
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Le spectacle
était invraisemblable. Imaginez, au milieu d’une plaine légèrement creusée où
coulent les eaux de la source de Taguine, arrosant un fin gazon, un campement
s’étendant à perte de vue et renfermant tout une population occupée à dresser
les tentes, au milieu d’allée et venues d’innombrables troupeaux, de bêtes de
toute espèce : hommes, femmes, enfants, chevaux, mulets moutons, de quoi
remplir plusieurs escadres d’arches de Noé.. C’était grandiose et
terrifiant.
Notre goum s’était évanoui. Il ne restait plus que l’agha qui,
d’ailleurs, ne quitta plus le prince de toute la journée. Le colonel me
dit : « Courez vite dire au prince que nous sommes sur la smala. Vous
lui direz que vous l’avez vue de vos propres yeux. Allez ! »
Je
montais un cheval excellent que m’avait cédé Fleury, quand j’avais été nommé
officier. En quelques secondes je fus auprès du duc d’Aumale et lui répétai
exactement les paroles de mon colonel. Je dois dire que je fus très mal
reçu.
Le prince qui venait de recevoir dans la matinée dix avis semblables,
non justifiés par l’événement, m’envoya promener tout simplement. Je revenais au
galop rapporter ma déconvenue au colonel, quand je vis botte à botte avec moi le
duc d’Aumale qui avait pris la même allure. Il montait son cheval habituel, un
grand et fort irlandais, avec lequel nos petits chevaux barbes ne pouvaient pas
lutter.
Yusuf s’élança près de lui et lui dit en deux mots que nous étions
sur la smala. Le prince demanda des informations plus complètes et plus
détaillées, tant le fait lui paraissait invraisemblable. Le capitaine de
Marguenat se proposa pour aller s’en assurer.
« Oui, oui, dit le duc.
Allez, capitaine de Marguenat, et assurez-vous que le campement devant lequel on
est arrivé si inopinément est bien celui de la smala. »
Le capitaine
partit et alla à quelques pas du lieu où se passait cette scène émouvante dans
sa simplicité, jusqu’à un endroit d’où l’on pouvait apercevoir quelques tentes
détachées du campement principal. Il revint et, avec ce ton emphatique qu’il ne
perdait jamais, il dit au duc d’Aumale : « Monseigneur, je viens de
voir quelques misérables tentes établies au pied de la colline d’où nous sommes.
On ne saurait même dire si c’est un campement arabe, car il y a plusieurs
tentes blanches qui pourraient bien appartenir à un camp français »
Il
ne faut pas oublier, pour expliquer cette illusion d’optique, que le général de
Lamoricière était lui-même à ce moment là en expédition pour nous soutenir, et,
sans qu’on sût pourquoi, le bruit s’était répandu dans la colonne que peut être
nos éclaireurs avaient pris son camp pour la smala. On se refusait à croire que
nous eussions pu la surprendre stationnée. Mais le capitaine de Marguenat
n’avait pas encore terminé son discours que Yusuf l’interrompat
brutalement : « Allons donc capitaine, vous avez mal regardé ou vous
n’avez pas su voir. Je vous affirme Monseigneur que c’est bien la Smala. Au
surplus je retourne m’en assurer encore. »
Et, accompagné des mêmes
personnes qui l’avaient suivi une première fois, c’est-à-dire de Fleury, des
deux maréchaux des logis et de moi, il revint sur son précédent poste
d’observation. Naturellement, pendant ces quelques minutes, la scène n’avait pas
changé. Les tentes étaient toujours là avec leur fourmilière de créatures
humaines et de bêtes. Seulement, l’agitation semblait plus grande. Il était
clair qu’on se livrait à de fiévreux préparatifs. Etaient-ce des préparatifs de
résistance ou de fuite ?
A première vue nous penchions pour la
résistance parce que nous ignorions un fait considérable : c’est qu’Abd el
kader était loin. Il était parti, avec ses principaux chefs et ses meilleurs
cavaliers, pour surveiller les manœuvres du général de lamoricière. Il ignorait
absolument notre marche. Et même les gens de la smala avaient pris nos premiers
éclaireurs pour des réguliers d’Abd el Kader rentrant au camp.
Notre
reconnaissance terminée, et cette fois sans qu’aucune erreur ne fut possible,
nous revînmes au galop près du duc d’Aumale et voici les paroles qui furent
échangées dans cette scène demeurée historique :
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Monseigneur, dit Yusuf, c’est effrayant, mais il n’y a plus moyen de
reculer
-
Colonel, répondit le duc d’Aumale, je ne suis pas d’une race habituée à
reculer. Vous allez charger.
-
Oh ! oh ! dit le capitaine de Beaufort, assez haut pour que le
prince l’entendit, vous allez charger ; c’est bientôt dit, mais on a fait
assez de bêtises aujourd’hui, pour que maintenant on prenne le temps de
réfléchir.
-
Capitaine de Beaufort, riposta le prince, si quelqu’un a fait des bêtises
aujourd’hui, c’est moi, car je commande et j’entends être obéi. Colonel, vous
allez charger ; prenez vos dispositions »
Et sur le terrain, le Prince, le colonel Yusuf et le colonel Morris tinrent un rapide conseil de guerre pour fixer ces dispositions.
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Le général Morris |
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Les spahis devaient se
précipiter sur la smala. Quant aux chasseurs d’Afrique, Yusuf demandait que
leurs escadrons en fissent rapidement le tour, pour couper la retraite aux
fuyards et mettre cette population entre deux feux. Mais le prince trouvant les
spahis trop peu nombreux, décida tout d’abord qu’il les soutiendrait avec tout
le reste de la cavalerie. Ce ne fut que plus tard, en voyant notre charge
couronnée de succès et en constatant que nous n’avions pas besoin de soutien,
qu’il ordonna le mouvement tournant conseillé par Yusuf. Toutes ces choses étant
ainsi arrêtées, notre colonel se porta en tête de ses escadrons, les déploya sur
une seule ligne et commanda la charge.
Nous étions environ trois cent
cinquante cavaliers. Nous nous précipitâmes à fond de train et tête baissée,
dans cette mer mouvante en poussant des cris féroces et en déchargeant nos
armes. Je réponds qu’aucun de nous n’était plus fatigués et que nos chevaux
eux-mêmes avaient oublié les trente deux heures de marche qu’ils avaient dans
les jambes. A vrai dire il n’y eut pas de résistance collective organisée. Il
restait, pour la défense de la Smala, la valeur de deux bataillons de réguliers.
Ils furent surpris dans leurs tentes, sans pouvoir se mettre en défense, ni
faire usage de leurs armes. Nous aurions même traversé rapidement l’immense
espace occupé par la Smala si nos chevaux n’avaient pas été arrêtés à chaque pas
par un inextricable enchevêtrement de tentes dressées ou abattues, de cordages,
de piquets, d’obstacles de toutes sortes, qui permirent à quelques hommes de
courage de ne pas mourir sans avoir défendu leur vie.
Il y eu de nombreuses
rencontres où l’on joua de toutes les armes. Pour ma part, je faillis y rester.
Je galopais droit devant moi, cherchant à gagner, comme l’ordre en avait été
donné, l’autre extrémité du campement, quand un cavalier arabe, superbement vêtu
et monté sur un beau cheval noir, arriva sur moi et, m’appliquant le canon de
son fusil sur le flanc droit , pressa la gâchette. Le fusil ne partit pas, mais
d’un coup de pointe en arrière porté en pleine poitrine, j’abattis le cavalier
et lui arrachai des mains, au moment où il tombait, le fusil qui avait failli
m’être fatal. Le cheval noir, richement harnaché fut pris par un de mes spahis.
Le colonel Yusuf était à quelques pas de là et, tout en galopant, me jeta un
bref compliment.
Je renonce à décrire la confusion extraordinaire que notre
attaque produisit au milieu de cette foule affolée et hurlant. Le tableau
d’Horace Vernet n’en donne qu’un idée bien imparfaite.
Pendant que nous
parcourions en tous sens le campement dont les habitants en proie à la panique
ne pouvaient soupçonner notre petit nombre, par tous les points de la périphérie
de la smala, quantité de fuyards s’échappaient, les uns à pied, les autres sur
des chevaux ou des chameaux, et s’enfonçaient sans direction dans l’immensité.
C’était inévitable : il eût fallu une armée pour les cerner et les prendre.
En arrivant vers les dernières tentes de la Smala, traversée de part en
part, les spahis, débandés, éprouvèrent tout à coup une vive anxiété, car ils
voyaient venir sur eux une troupe de cavalerie rangée en bon ordre de combat,
qu’ils prirent de loin pour les cavaliers réguliers de l’Emir accourant à la
rescousse. C’étaient heureusement les chasseurs du colonel Morris, qui venaient
d’accomplir leur mouvement tournant et qui nous accueillaient par leurs
acclamations.
La smala était à nous, bien à nous.
Yusuf qui comme tous les
orientaux était un metteur en scène de premier ordre, s’occupait déjà à réunir
comme trophées de la victoire les objets les plus remarquables et les plus
curieux tombés entre les mains des spahis. Il les offrit au prince, qui reçut
entre autres, avec les marques du plus extrême plaisir, les armes envoyées par
le Roi à l’Emir, lors de la signature du traité de la Tafna. Le colonel voulut
bien, sur le terrain même de la charge, me présenter au prine et lui demander la
croix pour moi. « S’il y a deux croix pour les spahis, dit le duc d’Aumale,
la première sera pour M. Legrand, la seconde sera pour vous ». Legrand
était lieutenant au 3em escadron, où je devais le remplace l’année suivante. Il
y eut deux croix pour les spahis, j’eus la seconde.
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Le général Legrand |