Les chasseurs de la Garde à Solférino (24/6/1859)

Extrait de l'historique manuscrit du bataillon des chasseurs de la Garde (conservé au SHD).
On découvre tout à coup un magnifique spectacle : à gauche le lac de Garde, à droite l'immense plaine de Médole, en face à l'horizon, un village bientôt célèbre et une grande tour, la tour de Solferino. C'est là, sur un terrain de 5 lieues d'étendue que va bientôt se décider, dans une sanglante bataille, le sort de deux puissantes armées, car décidément l'ennemi nous attend sur ce champ de manœuvre choisi, étudié depuis 40 ans, et qui doit être, selon lui, le tombeau des Français. Après un repos de quelques instants, le bataillon pousse en avant suivi de la division de voltigeurs, formant ainsi réserve au corps du Marechal Baraguay d'Hilliers. Un moment la bataille prend des proportions gigantesques ; l'attaque dirigée sur Solferino est plusieurs fois repoussée malgré les efforts de nos soldats ; aux abords du lac, la lutte est acharnée, la fusillade devient générale ; dans la plaine l'artillerie joue un rôle formidable ; on ne distingue plus les combattants, perdu dans un nuage de fumée qui s'élève de tous côtés.
Sur un ordre de Sa Majesté, le bataillon abandonne la crête et descend au pied de la montagne appuyant sa droite sur la route de Castiglione à Solférino. L'heure du combat approche, les officiers et les soldats en attendent le signal avec impatience. Déjà les 1ere et 2e compagnies (Capitaines Copri et Boissonnet) se déploient à 100 mètres en avant. Sa Majesté voit défiler sur son passage les chasseurs qui l'acclament d'un immense cri de " Vive l'Empereur ! " . On avance toujours, mais un pli de terrain ralentit la marche des chasseurs. A la hâte, le général Manèque donne une direction plus à droite, et alors on découvre pour la première fois le village de Solférino dominé, de ce côté par une série de hauteurs dont il est important de se rendre maîtres. Au milieu du feu, le bataillon s'élance avec impétuosité. Dans cette première mêlée, le capitaine Boissonet dirige ses tirailleurs avec un calme stoïque, frappé mortellement, tombe pour ne plus se relever. Le Lieutenant de Cardon, avec l'autre section, fait merveille. La 1ere compagnie, au milieu des vignes, lutte contre une nuée de tirailleurs. Le sous-lieutenant Zinzius reçoit une balle qui lui brise la cuisse ; comme lui, le lieutenant Poirson montre un grand courage, mais comme lui, il tombe la jambe mutilée.
|
Général Aimé, Charles, François, Joseph Manèque, commandant la 1ere brigade de la Garde Ne le 24/11/1808 à Bréry (Jura), ce fils d'officier a fait Saint Cyr en 1825.
Photo Le Gray (Paris) |
Plus loin le capitaine Chauvet, officier plein d'ardeur, est atteint d'une balle dans le corps, son Sous-Lieutenant Paoli est contusionné. Monéglia, lieutenant à la même compagnie, se jette sur la gauche du village qu'il trouve défendu par trois pièces dont la mitraille porte la mort de tous côtés. Sur le champ, avec un entrain admirable, Moneglia enlève ses hommes qu'il conduit vaillamment sur cette barrière de feu. Le plus intrépide, le caporal Ferrière de la 4e compagnie, foudroyé par la mitraille à deux pas de la bouche du canon, ne laisse pas de traces de sa mort héroïque. Le sergent Herbert tend les mains comme pour s'emparer d'une pièce, au même moment une balle lui brise l'avant-bras. Le chasseur Gérard arrive sur la batterie, tue un servant et reçoit dans la cuisse une balle qui le renverse ; là, se trouvent encore les sergents Maunoury et Gigate, les chasseurs Gacon, Vallet, Lemoine et Goursat, caporal. Les trois canons sont enlevés mais Monéglia doit se retirer devant des forces supérieures.

François Louis Monéglia
Héros de la journée
Pendant que ce terrible drame se passait, le capitaine Verdeil chargeait l'ennemi et entrait dans Solférino, pèle mêle avec lui. Quelques maisons sont enfoncées et 60 autrichiens environ sont faits prisonniers. En même temps, le bataillon couronne les hauteurs dominantes ; sa marche décidée en impose à l'ennemi, rien ne peut l'arrêter. Le Capitaine J.Laporte se montre dans le village, poursuivant l'ennemi à outrance. Son Sous-Lieutenant Renaud a dû se retirer du combat. Le capitaine Vilmette traverse la rue au pas de course, conduisant la 7e compagnie avec un entrain remarquable. Jambon, Lieutenant, combat malgré les douleurs d'une blessure à l'épaule. Quelques pas plus loin, il s'arrête, mais il excite encore les hommes de la voix et du geste. .
Jean Auguste Verdeil Capitaine Vilmette


Blessé de deux coups de feu aux jambes
Tué en 1870 comme commandant
Ici général sous la République
Tour à tour, les 8e, 6e et 4e compagnies prennent au combat une part glorieuse. "A moi la 8e compagnie !", s'écrie son chef, l'intrépide capitaine Colonel et ses chasseurs électrisés se précipitent avec fureur sur l'ennemi. Le Lieutenant Ramakers, sur la montagne au milieu d'un groupe fait faire un feu roulant.
Paul Tristan Ramakers

Le capitaine Duval avec un poignée de braves se porte, quoique blessé, partout où le danger menace. Le capitaine de Cherisey tourne a droit du village et toujours à la tête de sa compagnie, donne l'exemple d'une brillante valeur. Près de lui, le sergent Thibaut est tué, le Lieutenant Viénot et le sous-lieutenant Rossignol tiennent une belle conduite dans cette journée. Enfin le capitaine Copri s'empare d'une pièce d'artillerie ; pendant que le 6e compagnie enlève deux canons sous les ordres du brave capitaine Suire. Ce dernier est atteint légèrement d'un éclat à l'épaule. Le lieutenant Gandin prend un instant le commandement de la compagnie et poursuit l'ennemi avec son énergie habituelle. .
Louis Victor Suire


Joseph Alexandre Copri
Distingué à Sébastopol où il a été blessé, fait prisonnier, échangé puis décoré
Cet officier qui s'est distingué à Rome, en Crimée et en Italie
est néanmoins réformé par mesure disciplinaire en 1867
Il servira dans les rangs de la Commune en 1871.
Tes sont les premiers avantages résultats de l'élan donné au bataillon par le brillant et bouillant commandant Clinchant. Mais l'ennemi opiniâtre tient tête. Ainsi le lieutenant Moneglia a dû se replier devant de fortes réserves. Le capitaine Verdeil se porte à son tour avec le sous-lieutenant Mandon, les sergents majors Surloppe, Choivigny, Molaret et Gamblain sergent. Un double coup de feu dans les jambes met le capitaine Verdeil hors de combat. Monéglia n'en continue pas moins son retour offensif et parvient à s'emparer des trois canons pris et repris.
Justin Clinchant

Commandant le bataillon
Tout à coup un bruit formidable venant de la tour fait croire à une terrible charge de cavalerie ; Monéglia se place hardiment à cheval sur la route, ses hommes faisant cercle autour de lui, décidé à couper de ce coté la retraite de l'ennemi. Le bruit augment, les Autrichiens approchent, un premier cavalier, un capitaine d'artillerie lancé au grand galop reçoit un coup de feu et vient se jeter sur les baïonnettes où il tombe percé de plusieurs coups ; puis débouchent cinq pièces d'artillerie portées à fond de train. Les chasseurs dont l'anxiété est facile à comprendre, car une minute de plus et ils sont écrasés, ne comptent plus que sur leur lieutenant, mais Monéglia, calme dans le danger, laisse encore avancer l'artillerie et commande feu à bout portant. Cette décharge ainsi exécutée, porte le désordre dans la colonne où hommes et chevaux sont tués ou blessés. Sommé de se rendre, le colonel commandant remet son épée au Lieutenant Monéglia et laisses en notre pouvoir cinq pièces attelées. Le sous-lieutenant Mandon-Frogeat a pris une grande part à ce brillant fait d'armées qui a été l'objet dans le rapport de M le Maréchal commandant la Garde d'une mention spéciale dont tout l'honneur revient au brave Monéglia.
Sur toute la ligne la lutte grandissait. C'est à la baïonnette cette fois que les chasseurs combattent. Un détachement ennemi revient dans le village qu'il est surpris de trouver occupé. Pris entre deux feux, les Autrichiens sont tués ou faits prisonniers. Les capitaines Duval, Colonel, font de nouveaux efforts. Le lieutenant Mousset a la cuisse traversée. Cet officier intelligent succombe quelques jours après. Plus loin c'est une chapelle où l'ennemi retranché fait une résistance inutile. Ici des corps entiers se retirent en désordre où abandonnent armes et bagages ; rien ne les arrête plus dans leur fuite, pas même le drapeau du régiment que le chasseur Montellier leur arrache avec une ardeur qui va faire l'orgueil des chasseurs. En effet, ce trophée conquis à Solférino illustre à jamais le bataillon dont l'aigle, décoré de la croix de la Légion d'Honneur, portera bien haut la réputation des chasseurs à pied de la garde. Enfin les chasseurs apparaissent sur les hauteurs de Solferino, alors le combat cesse et la poursuite commence.

François Eugène Marie Montellier
caporal, décoré pour avoir pris un drapeau autrichier
Sous la direction du commandant, le bataillon marche sur Cavriana tandis que le capitaine de Chérisey, allant de mamelon en mamelon, se porte en avant bien loin, comme pour protéger le flanc gauche du bataillon. Le sous-lieutenant Rondony entre un des premiers dans Cavriana, pris sans pertes sensibles.
Tous à coup un orage effrayant éclate. Pendant la pluie, les combattant fatigués prenaient un repos nécessaire, quand le canon mêlé à une vive fusillade appelle les chasseurs aux armes. Le bataillon sort de Cavriana, par la porte de Volta et se jette encore une fois sur les masses ennemies. Cette poursuite acharnée n'a cessé qu'avec la nuit. A huit heures du soir, les capitaines de Cherizey et J.Laporte se trouvaient dans une position si avancée qu'elle devenait dangereuse, on a dû faire rétrograder la compagnie Cherizey, en établissant là, seulement, une grand garde commandée par le capitaine J.Laporte.
Pendant cette journée du 24 juin, MM Pietri, médecin major, et Normand-Dufié, aide major, se sont multipliés sur le champ de bataille, jonché de morts ou de blessés, dans le combat de Magenta, comme à Solferino, ils n'ont cessé de suivre le bataillon, pas à pas, donnant au milieu du danger, comme dans l'accomplissement de leur mission, la preuve de la plus grande abnégation et du plus profond dévouement. Les cantinières, femmes de cœur ont porté aux blessés tous leurs soins, la nommée Cros a eu deux doigts emportés au moment où elle pensait un chasseur ; sa belle conduite lui a valu la décoration de la médaille militaire.
Jean Côme Piétri Perrine Cros Dans la bataille mémorable de Solferino, le bataillon a eu à regretter les pertes suivantes : 3 officiers tués, 10 blessés ; 38 hommes de troupe tués et 110 blessés.
Sont promu au grade supérieur le commandant Clinchant, le capitaine Vilette, le lieutenant Monéglia, le Sous lieutenant Paoli et l'adjudant Surloppe.
Le capitaine Duval est nommé officier de la Légion d'Honneur. Les capitaines de Cherisey et Boissonnet, les lieutennat Mousset et Poirson, Casenave sapeur, Pennaforte, Habert, sergents sont nommés chevaliers de la Légion d'Honneur. Dix médailles militaires sont distribuées aux sous officiers et chasseurs
.


Médecin Major du bataillon
Cantinière au bataillon