La prise de Constantine (31/10/1836)


La prise de Constantine - H Vernet - Musée de Versailles (RMN)

1/ Souvenirs du Maréchal de Saint Arnaud, capitaine au bataillon de la légion. Paris, 1855. 


Le maréchal de Saint Arnaud

Toutes les dispositions furent prises dans la soirée du 12, les corps et les officiers désignés. Chaque régiment devait fournir ses compagnies d’élite. La colonne d’assaut devait se subdiviser en trois colonnes. La première, sous les ordres du colonel Lamoricière, était formée des zouaves, des compagnies d’élite du 2em léger. Le chef de bataillon Sérigny agissait sous les ordres du colonel zouave. Les 2e et 3e colonnes, sous les ordres du colonel Combes étaient fortes de 800 hommes ainsi répartis : La 2em colonne, guidée par le commandant Bedeau, se composait de 100 hommes de la légion étrangère, en deux pelotons de 50h chaque ; cent hommes de la compagnie franche ; cent hommes du 2em bataillon d’Afrique et les grenadiers du 47e. La 3em colonne à la tête de laquelle marchait le commandant Clerc du 47e, était formée des autres compagnies d’élite des 47e de ligne et 17e léger. Le colonel Corbin, ayant sous ses ordres le chef de bataillon Paté, commandait le réserve où se trouvait les tirailleurs d’Afrique et les compagnies d’élite des 23e et 26e des ligne et 17e léger.


Le général Lamoricière

Les trois colonnes agissantes étaient fortes de 1200 hommes, la réserve d’environ 400. Tout le reste de l’armée, gardant ses positions, était prêt à se porter partout où les circonstances l’exigeraient ; mais les Arabes qui cherchaient à faire diversion et attaquaient de toutes part, donnaient à chacun de l’occupation.
Les instructions données, les places de bataillon arrêtées, chacun reçut l’ordres d’aller prendre du repos et de se préparer à être sous les armes à trois heures et demie du matin.
S’il m’étais permis de parler de moi dans de si graves circonstances, je dirai que, depuis le commencement du siège, je n’avais jamais aussi bien reposé, si profondément dormi que cette nuit solennelle qui précéda l’assaut. Chaque officier désigné avait fait ses petites dispositions et même son testament. Est-ce insouciances ? Est-ce philosophie ? Est-ce confiances ? Je ne me charge pas de le deviner, mais l’idée ne me vint même pas que je pourrais rester sous les décombres de la brèche. Une fois le matin en m’éveillant, je pensai à mon frère, à ma mère, à mes enfants ; toutes ces pensées si chères se croisaient réunies et firent battre mon cœur qu’elles remplissaient.. Je me hâtai de les refouler bien profondément, ce jour là je n’étais plus rien que soldat.
Le vendredi 13 !… Quel augure pour les superstitieux, un vendredi !… un 13 !… et ce jour là a été un des plus beaux de ma vie… A quatre heures du matin, les trois colonnes étaient massées dans la place d’armes, derrière la batterie de 24, établie à cent mètres de la place. Le réserve était pelotonnée, à deux cent mètres plus en arrière, dans les anciennes écuries du bey. On appelle ce bâtiment le Bardo. Toutes ces troupes étaient défilées du canon et de la mousqueterie de la place.

Vers deux heures du matin, le brave capitaine Garderens des zouaves et un capitaine du génie, étaient allés, au milieu des balles, reconnaître la brèche et l’avaient jugée praticable. Cependant le général Valée avait voulu la rendre encore plus facile et notre artillerie foudroyait sans relâche la muraille qui nous préparait un passage. Vingt cinq hommes de front pouvaient se présenter à la brèche. De quatre à sept heures et demie du matin, nous restâmes massés dans la batterie. Le bruit de l’artillerie nous assourdissait, un coup n’attendait pas l’autre. Les boulets et les balles arabes passant par dessus nos têtes ou à coté de nous nous envoyaient que des éclats de pierre et de la terre. Cependant plusieurs artilleurs furent tués dans la batterie où étaient le prince, le général Valée, les généraux Fleury, Lamy, Caraman et tout l’état-major.
A un signal donné, chaque peloton de cinquante hommes devait s’élance de la batterie au pas de course, traverser l’espace de cent mètres qui nous séparait de la brèche et la franchir. Au bout de quelques minutes, un deuxième peloton de cinquante hommes suivait et ainsi de suite. On séparait ainsi les pelotons pour donner moins de prise aux boulets, aux balles, à la mitraille arabe qui sillonnaient l’espace entre la place et la batterie.
Enfin le bienheureux signal est donné, la charge bat de toutes parts, la canonnade de 24 se tait de notre côté comme par enchantement et est remplacée par des obus de 12 que l’on jette sans discontinuer dans la place. Le brave Lamoricière s’élance avec ses zouaves. Lui et le commandant Vieux du génie, suivis du capitaine Garderens qui porte un drapeau, gravissent le brèche, où les couleurs françaises flottent glorieusement. En quelques minutes, la première colonne couronne la brèche. La deuxième est prêt à s’élance quand la brèche sera débarrassée par la première qui pénétrera dans la ville.
Mais en arrivant sur la brèche, au lieu de pouvoir pénétrer dans la ville comme on le croyait, la première colonne est arrêtée par un deuxième mur d’enceint. Toutes les murailles, toutes les maisons, toutes les fenêtre sont garnies de turbans. C’est un mur de feu que l’on a devant soi… les Français tombent mais ne reculent pas. A ce nouvel obstacle, les cris : « Des échelles ! des échelles ! » est partout répété. Le génie dirige ses braves soldats sur le brèche, ils sont pourvus d’échelles, de haches, cordes, sacs à poudre etc, etc. Dans ce moment les Turcs font tomber un pan de muraille qui écrase sous ses ruines le brave commandant Sérigny du 2e léger, et environ quarante hommes. Cet avantage est bien loin de profiter aux Turcs, car les décombres comblent dans les intervalles, et l’on parvient à pénétrer dans une rue, rue étroite et serpentante, et rouge du feu que les bédouins dirigent sur nous.
Alors seulement, et il s’est écoulé un grand quart d’heure depuis que la première colonne est parte, temps qui nous a paru bien long ; alors dis-je, le général donne l’ordre à la deuxième colonne de faire son mouvement. Ici je deviens acteur et vais raconter ce que j’ai vu, ce qui s’est passé sous mes yeux, sur les points de la ville où j’ai été. L’aspect général de l’assaut se changera souvent en tableaux particuliers.

Pendant que nous gravissons la brèche, les Français qui avec le capitaine Richepance, Répon des zouaves, Leflo du 2e étaient entrés dans la ville, sont arrêtées court par une mitraille infernale. Les Turcs, beaucoup plus nombreux, s’élancent de toutes parts sur nos soldats que la mitraille a surpris et arrêté ; et malgré les cris et les menaces des officiers, qu’ils entraînaient eux-mêmes, nos soldats sont ramenés aussi vivement qu’ils étaient entrés. Les cris de « En avant ! » poussés avec énergie, ce tumulte de fuite attirent Lamoricière suivi d’un renfort, et il arrive pour voir les Turcs poussant les nôtres l’épée dans les reins, nos soldats tombant les uns sur les autres, pèle mêle avec les officiers, enfin un désordre épouvantable. Lamoricière s’élance le sabre à la main. Nous sommes arrivés en haut de la brèche. Notre étoile veut que la compagnie franche soit devant nous. C’est dans ce moment qu’a lieu la terrible explosion… Un silence de mort succède un instant au tumulte… Ceux qui restent debout, repoussés par la force de l’explosion, cherchent un point d’appui sur leurs sabres, leurs voisins ou le mur de gauche. Les plus près en haut de la brèche essuient leurs yeux pleins de terre, de poussière et de poudre, et sont un moment suffoqués. Mais alors s’offre à tous les yeux un terrible spectacle… Les malheureux qui ont conservé leurs membres et qui ont pu sortir des décombres fuient vers la batterie en descendant le brèche en courant, et en criant « Sauvez-vous, mes amis, nous sommes tous perdus, tout est miné, n’avancez pas, sauvez-vous !!! » Quand je me rappelle ces figures brûlées, ces têtes sans cheveux, sans poils et dégouttantes de sang, ces vêtements en lambeaux, tombant avec les chairs, quand j’entends ces cris lamentables, je m’étonne que ces fuyards n’aient pas entraîné toute la 2e colonne qui encombrait la brèche. Combes et Bedeau étaient sur le haut de la position. D’un commun accord ils élèvent leurs épées en l’air, aux cris de « En avant, en avant ! ». Ce cris, frère, je le répétai, je le vociférai avec eux. Je criais à mes soldats : « A moi la légion, à la baïonnette, ce n’est rien, c’est de la mitraille, en avant ! en avant ! » et je me précipitai le premier dans ce gouffre où, sur ma conscience, j’attendais une seconde explosion ; je croyais que c’était une mine, qu’elle devait être suivie d’une deuxième.
Là frère, j’eus ma première récompense, le colonel Combes me serra affectueusement la main en me disant : « Bravo capitaine ! ». J’étais tellement enthousiasmé que seul je me serais jeté sur des canons. L’explosion avait, dans son désastre, eu ce côté avantageux pour nous qu’elle avait arrêté les Turcs et facilité l’entrée de la ville ; une porte, une voûte, et plusieurs maisons avaient sauté. Environ cent hommes des nôtres, tant des zouaves que du 2e léger et compagnie franche, dormaient sous les décombres. Lamoricière blessé était emporté par ses zouaves. Alors, frère, nous nous jetâmes dans la ville, chacun où son instinct ou le hasard le poussa, car les ordres étaient confus. C’était un chaos, mais un chaos dont les éléments étaient l’intrépidité et l’oubli de sois-même. J’avais ordonné à mes hommes de ne jamais me dépasser, mais de me suivre toujours ; je commençai par me jeter dans la batterie à gauche de la brèche. Dans un petit carré servant de place à l’embrasure d’un canon, sept Turcs faisaient un feu continuel sur nous. Je m’élançai dans ce trou la tête baissée, mes hommes me suivaient de près. Les Turcs se défendaient avec le courage du désespoir. Ils faisaient feu et nous le tuions rechargeant leurs armes ; ce sont d’admirables soldats, le baïonnette n’en laissa pas un vivant. On ne faisait pas de prisonniers.
En quittant la batterie, je me dirigeai sur le point où la fusillade me paraissait la plus vive. J’arrivai à la maison de Ben Aïssa, lieutenant du Bey. Le commandant Bedeau y était avec le commandant Despinois. On cherchait encore des issues pour pénétrer en avant dans la ville. Les balles nous pleuvaient de partout et tombaient sur les dalles autour de nous, comme la grêle qui frappe sur les toits et les carreaux. Je demandais des ordres, je sollicitais pour qu’on m’envoyât hors de cette cage, où je tournais comme un ours qui évite les frelons. Enfin le génie arrive en criant qu’il y a une barricade à enlever au bout d’une petite rue, et que cette issue donne dans une des rues principales. Je regarde le commandant Bedeau et sur un petit signe d’approbation, que moi seul je devine, je m’élance avec mon peloton, en criant : » A moi la légion ! » Oh ! cette petite rue étroite et sinueuse comme la rue Traversine d’autrefois, tu te rappelles cette petite rue, je la verrai souvent dans mes rêves… Elle était encombrée de soldats. Les hommes de notre bataillon d’Afrique s’y pressaient avec les nôtres, et pendant dix minutes au moins nous avons marché sur le cadavre du brave capitaine Hackette, du génie, tué là avant notre arrivée. Tout le monde criait, on ne s’entendait pas. Mon grade me donnait là de l’influence et du pouvoir : au milieu des balles je rétablis une espèce d’ordre, je fis enlever le corps piétiné de notre camarade, et m’avançant vers le bout de la rue, je vis que nous étions arrêtés par le feu formidable d’une barricade artistiquement construite : portes, poutres, matelas, rien n’y manquait. Les kabyles la défendaient par le feu le mieux nourri et nous tuaient beaucoup de monde. Retourné à mes hommes, je leur fis comprendre qu’en allant sur la barricade au pas de course et l’enlevant à la baïonnette, on perdrait beaucoup moins de monde qu’en tiraillant inutilement contre des matelas. Ceci bien compris, je plaçai dans les maisons voisines conquises par nous quelques tirailleurs adroits qui dominaient la barricade, incommodaient fort les défenseurs ; puis le sabre à la main, au cris de Hourra, mieux connu de mes soldats étrangers, aux vociférations de : En avant la légion, je me jetai sur la barricade que je franchis en tombant de l’autre côté au milieu des Arabes. Cette chute me sauva car toutes les balles me passèrent au dessus de la tête ; on me tira de si près que ma capote fut brûlée par la poudre, mon fourreau de sabre traversé d’une balle. Là, par terre, j’eus le bonheur d’entendre un soldat crier furieux : « Au capitaine, au capitaine, il est blessé, par terre, par terre. » ma chute les avait trompés. Debout comme l’éclair je commençai à travailler les Turcs comme il faut, et la barricade presque aussitôt détruite nous donna passage à gauche, dans cette même rue où les zouaves et la 1ere colonne avaient été d’abord repoussés. A droite était la brèche, mais à environ trois cent pas.
Cette rue, frère, c’est la rue marchande de Constantine, garnie de chaque coté de boutiques sans étages qui les surmontent : de loin en loin, quelques maisons occupées par les Turcs, les toits surmontant les boutiques, plats et garnis de Turcs, rue serpentante, à coudes arrondis, étroite comme la rue saint Jaques, quelquefois davantage. C’était cette rue qu’il fallait prendre maison par maison, et sous un feu d’autant plus terrible qu’on ne voyait pas d’où il venait. C’est dans cette rue où l’on marchait jusqu’aux genoux dans des cadavres et dans le sang, que nous avons perdu le plus de monde. C’est dans cette rue que le brave Combes a été blessé mortellement ; que Lacoste, mon pauvre sous lieutenant a été tué. Mais n’anticipons pas.
En entrant dans cette rue, mon premier soin fut d’établir mes hommes de chaque côté : ceux de droite tiraient sur tout ce qu’ils voyaient d’ennemis à gauche ; ceux de gauche faisaient feu à droite. Malgré cela, mes hommes tombaient et pour ne plus se relevés, car toutes les blessures étaient mortelles, on tirait de trop près. Après vingt pas nous fûmes arrêtés par un feu roulant et croisé qui détruisait tout ce qui voulait hasarder le passage. Le soldat n’obéissant plus d’élan à la vois de son chef… Cet obstacle nous venait d’une grande maison à droite, à plusieurs étages, et qui semblait en feu tant elle nous envoyait de mitraillade dans des fusils de remparts, des tromblons, etc. J’ai su depuis que c’était la caserne des soldats du Bey. Il n’y avait qu’un parti à prendre, enlever la maison. En un instant, cinq ou six officiers de différents corps réunis rassemblent leurs soldats ; on enfonce la porte , on se précipite dans les cours, dans les escaliers, sur les terrasses, dan,s les chambres… Quelle scène frère, quel carnage, le sans faisait nappe sur les marches… pas un cris de plainte n’échappait aux mourants ; on donnait la mort ou on la recevait avec cette rage du désespoir qui serre les dents et renvoie les cris au fond de l’âme… Les Turcs cherchaient peu à se sauver, et ceux qui se retiraient profitaient de tous les accidents des murs pour faire feu sur nous… J’ai vu là bien des morts, j’ai fixé bien de ces terribles et poétiques figures de mourants qui me rappelaient le beau tableau de la bataille d’Austerlitz.
La maison prise, on redescendit à la hâte trouver dans la rue le même feu à peu près qu’on y avait laissé. Les Turcs s’étaient embusqués dans un coude et de là nous décimaient. C’est là, qu’à côté de moi, se promenant tranquillement au milieu de la rue, encourageant tout le monde de l’exemple, du geste et de la voix, l’intrépide Combes fut atteint d’une balle… Un simple mouvement nerveux accusa la souffrance ; il se retourna du coté de la brèche et reçut une seconde balle qui amena le même mouvement, sans une plainte, sans un mot ; il continua à marcher vers la brèche, la descendit seul, traversa l’esplanade jusqu’à la batterie de 124 où s’étaient réunis le prince, le général Valée et tout son état-major. On s’aperçut qu’il était blessé et le prince lui en témoignait ses regrets… Combes répondit par un rapport clair et succinct de ce qui se passait à sa colonne, et termina en disant : « Monseigneur, ceux qui seront assez heureux pour revenir de cet assaut là, pourront dire qu’ils ont vu une belle et glorieuse journée » Et, s’adressant au chirurgien major de l’artillerie, il lui dit : » Docteur, j’ai de le besogne pour vous. » le lendemain, la France perdait une espérance de son armée, un intrépide guerrier, aussi froid au feu que sage dans le conseil… Moi je pleurai un ami, car nous nous étions serré la main deux fois, dans des circonstances que des cœurs généreux n’oublient jamais… Un minute avant sa blessure, je lui disais : « Mon colonel, ne vous promenez pas là, il y fait trop chaud, il faut que nous allions en avant à tout prix, la position n’est pas tenable… » Et il regardait comment on perdrait le moins de monde.
Ce fut quelques instants après que je fus assailli par le Turc dont je t’ai envoyé le poignard yatagan. Il se jeta sur moi le sabre haut, son pistolet avait raté. Je n’eux que le temps de me précipiter sur lui en parant son coup ; ma lame lui pénétra dans le col… Un soldat de ma compagnie, nommé Keller, qui était derrière moi, se jeta à ma droite et lui plongea sa baïonnette dans le corps ; au même instant il fut frappé lui-même de deux balles, une à la tête, l’autre à la poitrine ; le pauvre garçon mourait pour moi, car ces balles m’étaient destinées, la troisième frappa dans mon manteau que je portais en bandoulière, ainsi que tous les officiers de la légion. Le Turc tomba percé de vingt coups de baïonnette, car chaque soldat lui lançait son coup. Je pris le sabre qui m’avait menacé. En roulant dans la boue, , l’œil fixe de cet homme me regardait encore avec une expression terrible. Tout le temps que les cadavres restèrent dans les rues, on s’arrêtait involontairement devant celui-là qu’on admirait comme un type d’expression militaire, de colère et de menace.
C’est aussi à quelques pas de là que le pauvre Lacoste fut frappé d’une balle à la tête. Pas un mot, pas une plainte ne s’exhala avec son dernier soupir ; il tomba à genoux comme pour prier et ne se releva plus du lit de boue qui venait de le recevoir. A ce moment, frère, nous avancions lentement, le feu redoublait et la position devenait de plus en plus dangereuse ; en vain, plusieurs fois, j’avais voulu enlever mes homme  aux cris de «En avant ! »  Des balles les arrêtaient court et pour jamais… C’est là que le courage du sergent major Doze et du sergent Piétri, de ma compagnie, leur mérita la croix que je leur avait fait obtenir ; je leur devais cela, car j’avais joué leur vie ; il est vrai que la mienne était aussi dans l’enjeu.
Voyant que le feu, partant d’un point de la rue, nous abattait tout ce qui se présentait à droite, j’allai placer moi-même Doze et Piétri en face de ce feu pour y riposter de manière sûre. Ces deux braves tirèrent plusieurs coups de fusil, dans le poste le plus périlleux. Je ne pouvais y rester avec eux, car je n’avais pas de fusil. Il me fallait d’ailleurs surveiller l’ensemble de l’attaque. Doze et Piétri échappèrent par miracle, je puis le dire. Je les présentai tous deux au commandant Bedeau, en racontant le fait, et j’eus le bonheur de voir sur leur poitrine une croix qui triplait la valeur de la mienne.
Je suis arrivé, frère, à l’instant de l’assaut où je crois avoir couru le plus grand danger. Des hommes tombaient dans cette mare de boue et de sang dans laquelle nous pataugions. Je pouvais prévoir, à quelques minutes près, le moment où j’irais aussi m’étendre dans cette fange noire qui me répugnait. Alors, frère, ta pensée est venue à mon cœur, comme un éclair, j’ai envisagé ta douleur ajoutée à d’autres douleurs déjà si poignantes… J’ai serré la poignée de mon sabre et je me suis dit, je ne mourrai pas… Nous étions arrêtés, on n’avançait plus, six hommes du bataillon d’Afrique me séparaient du feu des Kabyles ; je prends une résolution, je me retourne vers es soldats et leur crie : « Vous serez tous tués là, suivez-moi en avant et je vous sauve… » Aussitôt je les entraîne, nous chargeons les Turcs qui ne tinrent que peu et la rue est balayée… Il était temps, pendant que je parlais à mes soldats, les six hommes qui étaient devant moi avaient disparus et pour courir aux Turcs, j’ai été obligé de sauter par dessus leurs cadavres. De la même manière et chassant toujours les Turcs qui se défendaient pied à pied, nous parcourûmes plusieurs rues, rentant dans les maisons desquelles partait le feu le plus nourri. Dans une d’elles, une pauvre femme blessée à la tête d’un coup de baïonnette et une négresse vinrent se jeter à mes pieds ; je les rassurai et les fis entrer dans une chambre où était un vieillard qui semblait attendre la mort. Je mis une sauvegarde à leur porte.
Enfin, frère, j’arrivai à une petite place où je retrouvai le commandant Bedeau que j’avais perdu de vue depuis la maison de Ben Aïssa. Heureux de nous retrouver en vie, nous nous serrâmes la main. Il me fit quelques compliments en me voyant avec mon sabre et mon yatagan turc, et la figure et les mains pleines de sang, mon sabre rouge ; enfin, moi j’avais l’air un peu boucher. A ce sang qui n’avait rien de moi, je l’avoue que je n’aurais pas été fâché d’y voir mêler un peu du mien. J’aurais désiré une blessure qui m’eût permis, cepen,dant de te revoir et de t’embrasser un jour. Un autre fois je serai plus heureux.
Sur cette petite place où venaient aboutir trois rues et où s’élevait une mosquée, nous eûmes encore des coups de fusils, mais ce n’était rein en comparaison de ce qui s’était passé. Le colonel Corbin, commandant le 17e léger, qui avait remplacé le pauvre Combes dans son commandement, était là avec notre commandant. Je poussai en avant dans une rue, mais je fus de suite rappelé. Un Arabe s’étant présenté avec un papier à la main, cria « Carta, carta… » Cet homme était le fils du Cheik, tout était fini, la ville se rendait… Sur bien des points encore la fusillade continuait, mais aussitôt que l’on sut que la ville se rendait à discrétion, les Arabes coururent en tous sens en criant, Semi, Semi, pour faire cesser le feu.
[…]
A la casbah, un autre spectacle m’attendait… Les détachements armés des différentes colonnes commençaient à y arriver… Mais le pillage aussi avait commencé et expliquait comment si peu de soldats se trouvaient à la casbah. Le général Rulhières y arriva vers midi ; il criait beaucoup après les pillards, menaçait de prendre les mesures les plus sévères, mais rien n’arrêtait le soldat ; il était victorieux, il avait beaucoup souffert, il avait acheté sa conquête au prix de son sang, il y aurait eu folie à vouloir l’arrêter. Le pillage exercé d’abord par les soldats, s’étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s’est trouvé comme toujours que la part la plus riches et la plus abondante était échue à la tête de l’armée et aux officiers de l’état major… Je ne m’appesantirai pas davantage sur ces scènes de pillage et de désordre ; elles ont duré trois jours. Jetons un voile épais et ne ternissons pas notre gloire et nos souvenirs. Dans toutes les maisons le pillage était facile, car telle était la confiance des habitants dans la force de leur ville et de leurs défenseurs, et ils croyaient si peu à la prise, que partout on a trouvé le couscous au feu et le café prêt.
Du côté de la casbah, côté opposé à celui par lequel nous étions entré, un spectacle affreux s’offrait à nos yeux : environ deux cent femmes ou enfants gisaient brisés sur les rochers qui ferment la ville sur cette face. Les Arabes nous voyant gagner du terrain dans la ville et commençant à croire en leur défaite, étaient venus à essayer de sauver leurs femmes et leurs enfants, et ils avaient tenté, par ces ravins impraticable, une fuite impossible. La terreur précipitant leurs pas, les avait rendus encore plus incertains et bien de femmes, bien des enfants avaient péris de cette horrible manière.

 2/ Souvenirs du Maréchal de Canrobert, capitaine au 47e de ligne. Paris, 1914.


Le maréchal Canrobert

L’assaut de Constantine fut fixé le vendredi 31 octobre. Un vendredi et un treize, cela prouve au moins que nous n’étions pas superstitieux.
Trois colonnes furent formées, la première était sous les ordres de Lamoricière, la seconde, dont faisant partie le 47eme, était commandée par le colonel Combes ; la troisième, sous les ordres du colonel Corbin.
Il ne pleuvait pas cette nuit là. A quatre heures du matin, nous réunîmes les trois cent hommes de la deuxième colonne, puis avant l’aube, nous arrivâmes à la place d’armées, à droite de la batterie de la brèche. Les troupe se formèrent par sections et s’arrêtèrent. Le silence le plus profond régnait. Nous distinguâmes d’abord les pièces de l’épaulement et leurs servants, puis, tout au fond, le général Valée avec son état-major et les officiers étrangers qui l’entouraient. Devant nous, un peu sur la gauche, nous aperçûmes vaguement dans l’ombre et le brouillard, les zouaves de Lamoricière couchés à terre. Leur compagnies alignées apparaissaient sur le sol comme des files de cadavres.
Le colonel Combes, toujours souriant, répéta à plusieurs reprises : « Décidément, nous ne sommes pas superstitieux : un vendredi, un treize et une année impaire… C’est trop tenter le sort ! » A côté de moi, en tête du 47em, était ce grand Madier, capitaine de grenadiers , l’ancien garde d’honneur de 1813, le plus ancien des capitaines, il l’était depuis 1815, vingt deux ans ! C’était un brave homme, mais nerveux et sensible comme une femme. Cette nuit là, il était tout à fait maussade. Comme un soldat l’avait frôlé sans le vouloir en exécutant un mouvement, il se retourné d’un air courroucé : « sacristie, dit-il, animal ! Tu ne peux donc pas me laisser tranquille. Tu vas me foutre la guigne : je suis sûr d’être tué. » En effet, il fut tué sur le brèche quelques instants après. Plus tard, entre nous, nous nous sommes toujours rappelé ses paroles. S’il avait survécu nous n’y aurions jamais pensé.
Les épaulements de la batterie rendaient notre masse invisible à la place. Nous attendions avec une profonde émotion  le signal de l’assaut. A ce moment solennel nous étions tous, officiers et soldats, plongés dans le recueillement. A peine échangions-nous entre nous quelques paroles à voix basse. Les officiers étaient animés d’une sentiment ambitieux, l’espoir d’une croix ou d’un grade à conquérir. Les soldats, plus calmes, n’attendaient aucune récompense : leur insouciance ordinaire, me^me au devant de la mort, ne les abandonnait pas. Le besoin de l’inconnu les attirait ; peut-être agissaient-ils par courage instinctif ou par amour d’une gloire obscur, par désir d’acquérir le renom de brave dans le petit cercle de l’escouade ou de la compagnie, peut-être même par craint de la moquerie des camarades.
Nous étions surs d’emporter la ville. Mais nous savions aussi qu’un bon nombre d’entre nous resteraient sur le carreau, et les longs instants d’attente dans la tranchée semblaient faits pour nous permette de nous livrer à de sérieuses réflexions.
J’étais violemment ému ; mon cœur battait très fort et ce fut pour moi un véritable soulagement d’entendre retentir huit formidables coups de canon, tirés sur l’ordre du général Valée. Les boulet, en tombant sur les débris de la brèche, soulevaient des flots de poussière et nous cachaient. Le Duc de Nemours à ce signal appelle Lamoricière et lui donne l’ordre de partir. Lamoricière agite son sabre et au commandement de « En avant ! » tous les zouaves s’élancent derrière lui d’un seul bond. A côté de lui court un capitaine de son régiment nommé Gardereins de Boisse, coiffé comme lui de la chéchia ; il agite un drapeau fait d’une chemise, d’une ceinture et d’un pantalon rouge. C’est l’étendard qu’il veut le premier planter sur le brèche. Puis je vois charles Levaillant, armé d’un petit fusil de chasse à deux coups, puis toute la colonne : elle s’engouffre dans les nuages de fumée et de poussière soulevés par les coups de canon. Ce voile épais empêche les Arabes surpris de distinguer les assaillants ; aussi leurs coups sont-ils mal assurés.
Moi, je m’approche du parapet, je me met sur un gabion pour mieux voir, mais je ne distingue rien. Alors le Duc de Nemours se retourne et fait signe  au colonel Combes ; notre tour de marcher est venu.

Quoique le colonel eut plus de cinquante ans, il s’élance au pas de course ! Jusqu’à la brèche, où nous parvenons en un clin d’œil, nos pertes sont insignifiantes. Au moment d’y pénétrer, la batterie de tambours du régiment s’arrête, se place de côté au pied du talus, à l’abri d’une muraille, et bat la charge. La pente à gravir est inégale, et le terrain glisse sous les pied. Nous nous aidons des mains et nous montons. J’enjambe les cadavres de deux soldats du génie, dont l’un horriblement roux, a les yeux tout grands ouverts et semble me dévisager. Quand nous arrivons en haut, nous sommes au milieu d’un amas de décombres. D’énormes ballots de laine à couverture rayée de bleu comme des matelas barrent le passage en tous sens. Autour de nous ce ne sont que des maisons éventrées où l’on pénètre par des brèches, mais d’où l’on ne peut sortir ; d’un vaste bâtiment à droite partent sans cesse des coups de fusil. De tous côtés, les zouaves et les soldats du 2e léger luttent contre des murailles sans trouver l’issue tant cherchée. Beaucoup d’entre eux sont tués ou blessés. Le crête et surtout les maisons à l’entour sont remplies de monde et l’on s’y bat à coups de fusil, de baïonnette ou de yatagan. Les deux colonnes sont serrées dans un espace étroit, cherchant à pénétrer, et de tous les toits, de toutes les caves, part un fusillade meurtrière pour nous. Des cris de « Vive la France ! Vive le Roi ! » partaient de toutes les bouches et cependant on piétinait sur place.
Un zouave indique au colonel Combes une maison juste en face de la brèche où est entré Lamoricière. Nous y allons. Un pan de muraille s’écroule devant nous sans nous blesser. A ce moment une explosion formidable se fait entendre, suivi de toute une série d’explosions moindres. Une obscurité presque complète suit immédiatement, et il nous arrive des éclats de bois, de pierre ainsi que des flots de poussières. De suite, le colonel sort de la maison et revient à la brèche où je l’accompagne. La fumée et la poussière sont telles qu’on ne voit plus rien. Quand elle se dissipe, les premiers êtres que je distingue sont des blessés, des hommes brûlées aux paupières tuméfiées, qui hurlent de douleur, étendant les mains en avant, sans savoir où ils vont. Ces malheureux sont des soldats du génie dont les sacs de poudre ont fait explosion. Leurs vêtements sont en feu et on entend encore à chaque instant éclater des cartouchières. Je reconnais parmi les blessés Le Flô et Répond, ayant tous deux les mains calcinées.


Le général Le Flô

Tous croient la ville minée, et ceux qui ont pénétré dans les maisons reviennent en arrière. Les hommes restés sur la brèche, voyant les hideuses blessures des blessés, sont eux aussi sur le point de s’arrêter ou même de redescendre. Dans ce moment critique où la moindre hésitation peut être le signal de la défaite, le colonel Combes déjà blessé, se précipite dans la fumée, l’épée haute, criant : « En avant, en avant ! » Les officiers le suivent, chacun répète le cri de « En avant ! » Les hésitants reprennent courage et, au lieu de faire demi-tour en arrière, ils marchent de nouveau sur la ville et le combat recommence.
Bientôt le colonel Combes a rejoint Lamoricière qui lui aussi est aveuglé et horriblement brûlé aux mains et à la figure. Un clairon de zouave le conduit. Combes va à lui ; ils causent. Lamoricière lui donne quelques détails sur l’explosion et surtout lui indique la grand-rue de la ville, la rue du bazar, dont on a enfin trouvé l’entrée. Les Turcs sont là, embusqués derrière les fenêtres et les auvents des boutiques, sur les toits et dans les caves, et ils font un feu d’enfer sur les assaillants.
Le colonel Combes donne l’ordres d’attaquer à revers les maisons à droite et à gauche de la rue et lui se prépare à y entrer de vive force avec sa colonne. A ce moment il m’appelle et dit : »Allez retrouver le Duc de Nemours ; dites-lui que l’explosion n’a pas arrêté la marche des colonnes, que la grand-rue est trouvée ; on l’attaque de face, par devant et par derrière, et tout va bien maintenant. Mais qu’il envoie des sapeurs avec des outils et surtout des échelles. »
Je sors des décombres où je suis ; j’arrive sur la brèche où les corps sont littéralement entassés. Sur la droite les Turcs toujours embusqués dans leur caserne font un feu épouvantable. Tout d’un coup je sens ma jambe comme prise dans un étau ; je m’arrête, je tombe ; j’éprouve une douleur intense au genou ; une balle vient de me trouer la jambe. Je me relève néanmoins et j’arrive, m’aidant des mains, me traînant à trois pattes, jusqu’à la batterie où se trouve le duc de Nemours. Je lui répète les paroles du colonel Combes : il appelle une section de sapeurs et lui donne l’ordre de partir au pas de course. Je vois le détachement s’ébranler, puis je me sens défaillir, je perd connaissance et je me retrouve à l’ambulance, où l’on m’a placé à côté du colonel Combes, car depuis que je l’ai quitté, il a été mortellement blessé.
Il a passé le commandement au colonel Corbin, puis, après s’être assuré de la réussite complète des mouvements prescrits, il s’est retiré droit, raide comme un cadavre qui marcherait. Il a regagné la batterie de la brèche et exposé les péripéties de l’assaut au duc de Nemours, et comme celui-ci lui dit « Mais vous êtres blessé colonel. – Non monseigneur, répondit-il, je suis mort . »
[…]
L’assaut nous avait coûté cher. Dans ma colonne, sur sept officiers, six étaient revenus sur des civières ; quatre en moururent. Seul Bedeau ne fut pas touché. On enterra le général de Caraman, le commandant de Serigny et le commandant du génie Vieux, un géant, héros de Waterloo. Il y avait enfoncé d’un coup d’épaule la grande porte de la ferme de Hougomont défendue par les Anglais.

 

3/ Souvenirs du Maréchal de McMahon, capitaine aide de Camp du général Valée. Paris, 1932.


Le maréchal de Mac Mahon

Le 19 octobre 1837 à quatre heures du matin, la général Valée prescrivit, selon l’ancienne coutume, de donner un double ration d’eau de vie aux troupes et, avant d’ordonner l’assaut, demanda si tous les hommes avaient touché ce supplément. La distribution n’ayant pas encore été faite au bataillon d’Afrique, le commandant en chef pria qu’on le prévînt aussitôt que cette distribution fut terminée. Mais en entendant ces paroles, les zéphyrs s’écrièrent : « Non, non, pas d’eau de vie, l’assaut : »
Le général en chef prescrivit alors au duc de Nemours de donner le signal et celui-ci, se tournant vers le colonel Lamoricière, lui dit : »Quand vous voudrez. » Une hache à la main, Lamoricière monta sur la tranchée en criant : "Zouaves, en avant ! Vive le Roi ! »
Tous se jetèrent sur le brèche, le colonel en tête. A ses côtés marchait le commandant Vieux, du génie, le même qui, à Waterloo, avait placé le sac de poudre qui avait fait sauter la prote de la ferme de Hougomont. Haut de six pied, cet officier cherchait à devancer Lamoricière, mais celui-ci lui cria : »Si vous ne restez pas à ma hauteur, je vous casse la tête avec ma hache ! »
Lamoricière, le commandant Vieux, le capitaine Gardereins et un officier portant l’uniforme blanc de l’armée autrichienne, M. Russel, arrivèrent les premiers au sommet de la brèche. Gardereins y planta le drapeau de la France. Au milieu de tous ces débris de muraille, Lamoricière ne put trouver d’issue. Enfin, sur se droite, le capitaine Sauzet finit par découvrir un passage. Il s’y précipita avec ses hommes et arriva dans une batterie couverte où les Turcs se défendirent avec l’énergie du désespoir. Maître de cette batterie, Sauzet voulut continuer sa marche ; il fut bientôt arrêté par le feu d’une grande maison crénelée à plusieurs étages. C’était la caserne des janissaires où les défenseurs luttèrent également avec fureur.
Sur la gauche de la brèche, le commandant de Sérigny du 2e léger avait aussi fini par trouver une issue. Il s’était lancé dans cette direction, mais un mur ébranlé par le canon l’ensevelit jusqu’aux épaules en s’écroulant. Sérigny cria à ses hommes qui voulaient s’arrêter pour le dégager « En avant ! an avant ! » Ils lui obéirent, les premiers évitèrent de l’atteindre, puis les autres, ne le voyant plus, écrasèrent sa tête sous leurs pieds. Cependant le colonel Lamoricière, qui était resté en haut de la brèche, ; finit par reconnaître la rue du marché qui débouchait là. Il y lança ses zouaves, mais le passage était fermé par une porte ferrée d’une grande épaisseur. Les soldats ne remarquèrent pas que les battants s’ouvraient sur eux, de sorte que tous leurs efforts pour pousser la porte demeurèrent vains. Lamoricière appela les sapeurs porteurs de sacs à poudre. Au moment où l’un d’eux arrivait, on entendit une détonation formidable. Les murs s’écroulaient de tous côtés et, peu après, des pierres d’un gros volume, des poutres et des débris de bois de toute espèce retombèrent sur nos soldats dont beaucoup furent écrasés ou blessés. D’autres perdirent la vue ou subirent de cruelles brûlures. Les aveugles descendaient la brèche, conduits par leurs camarades ; quelques uns avaient encore leurs vêtements en feu.
Le commandant Vieux, le capitaine des Moyens des zouaves furent tués. Le colonel Lamoricière, le commandant Richepanse, frère de celui qui avait été tué l’année précédente, furent blessés et aveuglés. On crut d’abord que cette explosion provenait d’une mine que les assiégés avaient fait sauter, mais on sut plus tard qu’elle avait été occasionnée par un dépôt considérable de poudre placé derrière la porte qui avait pris feu.
Heureusement, cette catastrophe ralentit le tir de nos ennemis qui en avaient soufferte également. Nos aveugles et nos blessés purent ainsi déblayer la brèche en se retirant. Le général Valée fit porter en avant la colonne Combes ; la légion étrangère était en tête, suivie du 47e. Dès que le commandant Bedeau arriva au sommet de la brèche, le colonel Combes lui ordonna de continuer l’attaque de la grande rue dont la porte avait été renversée. La légion se jeta en avant et commença par enlever une forte barricade. Une seconds, beaucoup plus élevée et flanquée du minaret d’une mosquée crénelée l’arrêta un moment. Le colonel Combes eut le corps traversé de trois balles et descendit la brèche pour se rendre à l’ambulance. Comme il passait devant le général Valée, celui-ci lui dit : »Eh bien ! on colonel, tout va bien la-haut ? – Oui, mon général, ceux qui ne sont pas mortellement blessés jouiront de ce beau succès ! ». Je fut étonné de ces paroles, mais lorsque le colonel me demanda l’emplacement de l’ambulance, j’aperçus trois trous dans sa tunique, nettement marqués par des tampons d’ouate, et je compris ! Le vaillant soldat devait mourir le lendemain.
Voyant l’impossibilité d’enlever cette barricade, le commandant Bedeau résolut de la tourner. Il prescrivit au capitaine Boutaud du génie de gagner du terrain sur sa droite et de s’ouvrir à la sape un passage à travers les maisons qui bordaient la rue. Les sapeurs , cheminant tantôt dans les maisons et tantôt sur les toits, finirent par arriver au palais de Ban Aïssa, chef de la résistance.
Après une lutte assez vive, cette maison fut enlevée et les défenseurs de la barricade et de la mosquée, pris de flanc et par derrière, furent obligés de rétrograder. Pendant ce temps, à droite, le 17e léger, qui était venu renforcer les zouaves à la caserne des janissaires, continua à gagner du terrain en avant dans le quartier juif où les résistance fut moins vive. En suivant le rempart, le 17e arriva à la porte de El Djabia, la plus rapprochée du Rummel, s’en empara et l’ouvrit aux troupes de la troisième colonne restée jusque là au Bardo. Toutes ces unités continuèrent leur marche dans la direction du pont d’El Kantara.
Voyant les progrès de nos colonnes, Ben Aïssa jugea qu’il était dans l’impossibilité de résister et il s’échappa de la place avec son fils. Les grands se réunirent et envoyèrent un des leurs offrir la reddition de la ville sans condition. Le général en chef, après avoir pris connaissance de cette offre, ordonna la cessation du feu.
Dès que l’on sonna le ralliement, les soldats dispersés de tous côtés vinrent se reformer au point indiqué. Ils firent preuve d’une discipline admirable, bien qu’ils eussent vu tomber à leurs côtés grand nombre de leurs camarades. Pas une maison de fut pillée et cependant des boutiques pleines de bijoux, d’armes, de broderies d’or et d’argent avaient été abandonnées par leurs propriétaires et auraient pu tenter les hommes surexcités par le combat.

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