La bataille de Turbigo - 3/6/1859



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Prélude de la bataille de Magenta, le 2 juin 1859 la division de la Garde du général  Camou, attachée au corps d'armée du général de Mac Mahon, atteint Turbigo sur le Tessin.

le village est inoccupé par l'ennemi, mais le pont est detruit. Les sapeurs travaillent toute la nuit pour rétablir le passage et le 3 juin à l'aube le corps d'armée peut traverser. Le village de Robeccheto étant atteint, les avants postes doivent repousser une reconnaissance autrichienne.

 


Extraits de "Le maréchal Canrobert" G Bapst.

Le 3 juin à deux heures le général Mac-Mahon était arrivé à Turbigo. Ne pouvant rien voir dans les taillis qui se prolongeaient à l'infini, il était monté sur le clocher de l'église en compagnie des généraux Camou, Lebrun, Auger et de plusieurs officiers d'état-major. Sur la plate-forme on regarde, on déploie les cartes et on cherche à s'orienter. Le colonel du génie Prudon observe avec sa lorgnette et, distinguant un mouvement dans des arbres, demande au général Camou si ses voltigeurs sont en avant dans la direction du sud. « Mais non, je n'ai personne là. — Alors ce sont les Autrichiens. » Et tout le monde de lorgner dans la direction indiquée. En effet, ce sont bien des Autrichiens. C'est à qui maintenant descendra le plus vite. Le grand et fort général Camou s'engage le premier sur l'échelle qui sert d'escalier, puis suivent les autres généraux, puis les colonels et enfin les capitaines. Chacun veut passer sur le dos de celui qui le précède et les derniers crient aux premiers de se presser. Mais le général Camou avec ses soixante-dix ans et ses rhumatismes est peu ingambe, et il ne va pas vite. Ses épaules occupent toute la largeur de l'escalier et ne permettent à personne de passer à côté de lui. Enfin, il est en bas, et les suivants s'y précipitent derrière lui. En un clin d'œil tout le monde est en selle et se dirige du côté où s’avance la division La Motterouge. Les turcos qui en font l 'avant-garde, prévenus de la présence de l'ennemi, marchent en trois colonnes et se trouvent à l’improviste à dix pas des Autrichiens qui, à l'aspect de ces moricauds, de ces nègres, de ces Kabyles aux visages tatoués et aux vêtements bizarres, demeurent étonnés.

 

Les protagonistes de la bousculade de l'église


Colonel Prudon


Général Camou


Général de MacMahon


Général Lebrun

Les turcos mettent à profit ce moment d'incertitude pour exécuter tous à la fois un feu répété jusqu'à la queue de leur colonne et, aussitôt l'effet produit par la pluie de leurs balles, ils foncent baïonnette basse, poussant des hurlements rauques et font sur les Autrichiens l'effet d'une armée de démons à laquelle on ne peut résister. Une batterie autrichienne qui s'est avancée reste maintenant isolée par la retraite de l'infanterie qu'elle appuyait. Le général Auger avec le capitaine Grévy et la compagnie de turcos galopent dessus. Une mêlée d'une seconde a lieu, dans laquelle le général Auger sabre comme un sous-lieutenant, et une pièce reste entre nos mains. « Votre nom , ? dit le général Auger au capitaine de turcos qui vient de lui donner un coup de main : « Davout d'Auerstaedt, » répond le futur grand chancelier de la Légion d'honneur.

Les turcos reviennent grisés de leur heureux début : ils dansent, sautent, crient; beaucoup portent des souliers, les mains dedans, comme des gants et les agitent, les frappent l'un contre l'autre, en guise de cymbales. D'autres se sont coiffés de hauts shakos noirs qui ont encore des branches de verdure à la mode autrichienne ; plusieurs ont même trouvé moyen de se revêtir de vestes blanches.

De l'autre côté du village, on amène des blessés que soigne l'aumônier du 2e corps, l'abbé Bragier. Lorsque le général de Mac-Mahon passe par là, l'un de ses officiers, le duc d'Harcourt s'arrête devant un sous-lieutenant auquel il demande, en le tutoyant, s'il est grièvement atteint. « Non, ce n'est rien, une balle dans le bras, mais rien de cassé. » Le général de Mac-Mahon demande au duc d'Harcourt le nom de son camarade. « Ernest Boulanger « , répond l'officier. Quelques jours après, le futur ministre de la guerre recevait, sur la proposition du général de Mac-Mahon, la Légion d'honneur.


Davout d'Auerstaedt


Ernest Boulanger


 

Historique du 1er régiment de tirailleurs algériens.

Le 3 juin à 8h 1/2 du matin le 2e corps se porte sur Turbigo pour y passer le Tessin sur un pont qui y a été jeté la nuit précédente. Les tirailleurs sont en avant de la 1ere division ; grâce à la viguer de leurs jarrets, ils ont une grande avance sur les troupes qui les suivent, et arrivent seuls, vers 1h 1/2, au pont ; ils franchissent la rivière et se portent sur le village de Robecchetto à 2 kilometres à l'est de Turbigo. La position de Robecchetto, sur un plateau dominant de 15 à 20 metres la vallée du Tessin, était excellente à occuper pour barrer le passage à Turbigo. ll fallait en chasser l'ennemi et s'y installer. Au moment où l'ordre parvint au général de La Motterouge, les troupes de sa division, à part les tirailleurs, étaient encore sur la rive gauche du Tessin ; le régiment des tirailleurs fut donc seul à éxécuter ce mouvement.


Général de la Motterouge

Les dispositions furent vite arrêtées et aussi vite executées. le 1er bataillon formé en colonne, attaquera le village par le sud, le 3e par l'ouest; le 2e, au centre et un peu en arrière des deux bataillons de tête, sera en réserve. Ces trois colonnes, couvetes par  3 compagnies en tirailleurs qui se relient entre elles, marchant à double intervalle de déploiement, convergent sur Robecchetto ; le reste de la brigade Lefebvre appuiera le mouvement.

Le général de la Motterouge se porte sur le front du 1er bataillon, et chargeant le chef de corps de traduire ses paroles en arabe, dit aux turcos : "L'ennemi est devant vous ; les premiers du 2e corps vous allez avoir l'honneur de l'aborder; je compte sur votre valeur, votre dévouement, votre energie ; vous saurez vous montrere dignes de votre réputation de Crimée et porter haut le renom et la gloire de la 1ere division du 2e corps ; peu de feu et beaucoup de baïonnette." Tout le régiment fut lancé en avant, au commandement du général de division. Les turcos se précipitèrent en avant sans brûler une cartouche, sous un feu très violent des Autrichiens ; ce ne fut qu'après avoir pénétré dans le village qu'ils commencerent à tirer.

Le terrain, fort difficile, était coupé de longues allées de mûriers, reliés entre eux par de gros fils de fer soutenant de hautes vignes. Mais qu'importe ! Le commandant Gibon, les capitaines Berthe et Vanéechout, à cheval en avant du 1er bataillon, s'engagent au galop dans un chemin creux menant au village, sans s'inquiéter s'ils sont suivis ; au débouché ils se trouvent subitement en présence d'une troupe ennemie qu'avec une audace inouie, il somment de se rendre. Les Autrichiens vont déposer leurs armes quand leur chef, s'apercevant que les trois officiers sont seuls, donne ordre de tirer ; le capitaine Vannéechout est tué, le commandant et la capitaine Berthe ont la chance extraordinaire de ne pas être touchés.


Le commandant Gibon (ici Colonel en 1865)
Il n'aura pas toujours autant de chance.
Il est en effet tué à Ladonchamps en 1870

 

Mais le village ets atteint ; les tirailleurs se ruent sur l'ennemi épouvanté. On a vu bientôt une mélée horrible. Le voix du canon était couverte par des clameurs d'une harmonie sauvage, qui n'étaient ni les chants de victoire, ni les plaintes des mourants et des blessés. nos soldats s'excitaient entre eux, tous ce que la langue de Mahomet renferme d'imprécations retentissait dans cent groupes isolés, où l'on voyait un turco lutter contre 3 ou 4 Autrichiens. Aux cris des officiers répondaient le tambour et le clairon, et l'on apercevait d'instant en instant, fuyant au loin, des nuées de soldats ennemis qui jetaient leurs armes, se dépouillaient de leurs fourniments et roulaient dans des fossés et des ravins pour echapper à la poursuite de leurs adversaires.

Les pertes pourtant sont sensibles ; le capitaine Bezard est frappé au poignet ; le capitaine Liébert est blessé d'un coup de feu à la hanche ; son cheval est atteint en même temps ; le lieutenant Ben Aouda ben Kadour a le bras fracassé ; le sous lieutenant Boulanger est frappé d'une balle en pleine poitrine. Au 1er bataillon, 5 hommes sont tués, 20 blessés. Mais, malgré la mitraille de l'artillerie ennemie qui protège la retraite, la poursuite continue jusqu'à 2 kilometres au delà du village dans la direction de Malvaglio. A 7 heures du soir seulement, les tirailleurs reprenaient leur camp entre Turbigo et Robecchetto.


François Achille Thomassin
Commande une compagnie du bataillon qui prend Robecchetto
Ici général de division en 1884


Jean Taverne
Sous lieutenant dans la première compagnie
Ici capitaine en 1870

 

Une réputation de férocité épouvantable avait précédé les tirailleurs en Italie ;  dans les camps autrichiens on racontait qu'ils manfaient leurs prisonniers, et ces histoires lugubres n'avaient pas peu contribué à la défaite de l'ennemi à sa première rencontre avec les turcos. Tout l'honneur de cette brillante affaire d'avant garde revenait au régiment et en particulier au bataillon Gibon qui seul avait été sérieusement engagé. Démontrée déjà en crimée, l'utilité de l'emploi des tirailleurs indigènes à côté de nos troupes nationales, dans une guerre européenne, s'affirmait en Italie d'une manière irrécusable.   

 

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