Les héros de la conquête de l'Algérie
La conquête de l'Algérie s'échelonne de 1830 (prise d'Alger) à 1870 (expédition de l'Oued Guir), mais l'essentiel des combats se déroulent sous la monarchie de Juillet (1830-1848).
Privée de campagnes en Europe du fait de la situation internationale, l'armée française trouve en Algérie un théatre d'opérations lui permettant de s'aguerrir contre un ennemi certes inférieur en tactique et en matériel, mais dont le courage et la ténacité imposent le respect. C'est sur ces champs de bataille que les futurs grands généraux du Second Empire font leurs premières armes et conquièrent leurs premiers galons. Le guerre est rude, souvent cruelle, mais ces années marquent durablement l'armée et ces "Africains" (les officiers de l'armée d'Afrique) acquièrent une influence considérable sur le corps des officiers.
Il sont ici photographiés quelques années plus tard, revenus en France chargés d'honneurs et de décorations. Ces hommes désormais installés, se rappellent probablement leurs années de campagne et de bataille, lors des scéances de pose qui fixent leur image pour la postérité.
Sont retracées ici les carrières les plus brillantes ou les plus singulières.
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Louis Michel Morris Né le 17/10/1803, ce Saint Cyrien arrive en Algérie en 1832 comme capitaine du 3e régiment des chasseurs d'Afrique. Durant près de vingt ans, il est de tous les exploits de l'armée en Algérie. Il est décoré de la Légion d'Honneur en 1833 après l'affaire de Merdès : " La tribu des Merdès défendait le 12/9/1833 le gué de la Mafrag. Le capitaine Morris, à la tête de ses chasseurs força le passage. Admirablement monté, cet officier s'était lancé seul en avant dans le lit de la rivière, contre un chef des Merdès, gigantesque cavalier qui l'avait provoqué en combat singulier. Une lutte terrible, rappelant les duels épiques du moyen age, s'engage alors entre les deux guerriers qui, démonté l'un et l'autre dans le choc, abandonnent leurs chevaux et se prennent corps à corps. Français et Arabes craignant de frapper leur champion en faisant feu sur ce groupe, qui s'étreint et s'enlace avec fureur, restent spéctateurs passifs sur les deux rives. Après des prodiges de force et d'adresse, Morris réussit enfin à tuer son redoutable adversaire et les chasseurs passant aussitôt, les uns au gué, les autres traversant la rivière à la nage, sabraient tout ce qui tentait de résister encore. A l'endroit même de ce combat fut créé un village appelé Morris." Ayant eu un cheval tué sous lui à la prise de Bougie (1834), il est ensuite au premier siège de Constantine et effectue la difficile retraite de l'armée vaincue. Il écrit à sa soeur : "J'étais tellement animé contre cette race maudite que le quatrième jour, à l'arrière garde, quant j'ai chargé la tribu des Zénati, j'ai cassé mon sabre à huit pouces de la poignée en laissant le reste dans le dos d'un Arabe. Comme j'ai pris le sabre d'un officier d'ordonnance du maréchal, tout l'état major a pu le voir. J'en avais tué deux de l'armée d'Achmet le premier jour à coups de fusils, ce qui me fait les quatre en comptant un Turc." En 1837 il est nommé chef d'escadrons aux chasseurs d'Afrique et exerce son commandement dans la plaine de la Mitidja. Morris commande le 2e régiment de chasseurs d'Afrique de 1843 à 1847. Il se distingue tout particulièrement le 16/5/1843 à la prise de la smala d'Abd el Kader, en se jetant avec trois pelotons sur le gros de l'ennemi. Le 14/8/1844, sa vigueur contribue encore pour une grande part à la victoire d'Isly où Bugeau écrit "Morris se conduisit en Achille". Son attachement à l'Algérie se manifeste aussi par son mariage avec une autochtone, dont il eut un fils. Le détail de sa carrière est décrit sur sa page. |
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Armand-Octave-Marie, vicomte d’Allonville Élève à l'école spéciale de Saint-Cyr, Allonville sert en Algérie entre 1833 et 1848. D'abord officier d'état major, il prend en 1838 le commandement des troupes indigènes de la province d'Alger, les gendarmes maures. Le futur général du Barail raconte : "Le choix de d'Allonville pour commander les gendarmes maures était excellent, car sous une apparence chétive et débile, le capitaine d'Allonville était un merveilleux cavalier d'avant garde, plein d'entrain et d'énergie et peu embarassé d'ailleurs par les liens d'un règlement inapplicable à la guerre d'Afrique. Ses gendarmes à peine formés étaient déjà célèbres par leur faits de guerre". Armand d’Allonville prend part à tous les combats de la longue guerre contre Abd-el-Kader, de 1839 à 1847, et les ordres du jour de l'armée le citent souvent pour sa brillante conduite devant Bougie, à l’affaire du Chéliff, au combat de Bou-Roumi, à Milianah. Le 16 août 1841, d'Allonville, capitaine au corps royal d'état-major, est nommé provisoirement commandant supérieur des troupes indigènes irrégulières de la province d'Alger (gendarmes maures, spahis irréguliers et tirailleurs indigènes), par Bugeaud. Ses gendarmes maures vont porter une tenue à l'orientale, similaire à celle des spahis. Après la campagne de Mascara, d'Allonville est nommé Chef d'escadrons et sa troupe est versée au régiment de Spahis nouvellement crée et placé sous le commandement du colonel Yusuf. Décoré de la croix d'officier de la Légion d'honneur, après la prise de la smala d'Abd El Kader par le duc d'Aumale à Taguin le 16 mai 1843, il est nommé Lieutenant colonel commandant le 1er régiment de spahis algériens. Il est mentionné pour sa brillante conduite â la bataille de l'Isly, le 14 août 1844 où il s'empare des canons des Marocains. Armand d’Allonville et promu Colonel et prend le commandement du 5e hussards à Bone en 1845, puis en 1848, il rentre en France avec son régiment. Sa brillante carrière n'est pas terminée et il aura encore l'occasion de s'illustrer en Crimée.
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Yusuf est le prototype du héros de la campagne d'Algérie.
Tout dans son histoire pourrait illustrer un livre d'aventures. Né en
Italie vers 1808, il a été enlevé très jeune sur la côte par les pirates
barbaresques. Conduit à Tunis, il est pris sous la protection du Bey qui
fait son éducation et l'affecte dans sa garde Mamelouque. En 1830, pris
dans une intrigue amoureuse avec la fille du Bey, il doit s'enfuir et va
se mettre au service de la France qui prépare le débarquement d'Alger.
Employé tout d'abord comme interprète par le maréchal Bourmont, il est
nommé Capitaine aux chasseurs algériens après
la prise de la ville.
Son caractère extraordinaire, son courage à toute épreuve
et sa connaissance des moeurs arabes lui offrent un très fort crédit
auprès du corps expéditionnaire. Lors du siège de Bône par le Bey de
Constantine, ayant appris la fuite du gouverneur de la ville, Yusuf et le
capitaine d'Armandy conçoivent le courageux projet de s'y introduire avant
que les assiègeants ne soient instruits de l'évacuation. Il s'y
introduisent et hissent le drapeau français. Furieux, le Bey a recours à
la corruption et parvient à gagner quelques zouaves de la garnison qui
forment le complot de tuer leurs deux officiers. L'ayant appris, Yusuf
rassemble les principaux meneurs, fait abaisser le pont levis, les conduit
sur le glacis et fait halte. se retournant vers eux : "Vous avez
résolu de tuer vos officier et de livrer la casbah à l'ennemi ! Vous êtes
des traitres et des lâches !" A cette foudroyante apostrophe, les
conjurés restent muets. "Quoi Jacoub, quoi Mouna, vous restez
impassibles ! Voici le moment de mettre une partie de votre projet à
execution : Frappez, je vous attends. Vous ne me donnez pas le signal de
l'attaque : alors moi je commence" et de deux coups de pistolet il
leur fracasse le crâne. "Maintenant, s'écria-t-il aux autres, à
l'ennemi !" et les entrainant à sa suite, il rentre quelques heures
plus tard dans la casbah après avoir fait essuyer aux assiégeant des
pertes cruelles.
Sa brillante conduite lors du siège lui vaut le
grade de Chef d'escadrons le 7/4/1833, puis de
Lieutenant Colonel, commandant les Spahis de
Misserghin, troupes indigènes qu'il conduit magnifiquement au feu. En
avril 1840, avec 800 cavaliers, il est enveloppé par toutes les troupes de
Bou Hamédi, qui au nombre de 8000 cavaliers débouchent de la gorge de Tem
Salmet. Le position est critique. Protégé par un escadron que commande le
capitaine de Montebello, Yusuf bat en retraite, forme son infanterie en
carré pour résister aux forces croissantes d'un ennemi acharné, et execute
avec les renforts qui lui arrivent d'Oran un retour offensif des plus
désastreux pour les troupes du Khalifat de Tlemcen. L'ennemi perd
dans cette chaude affaire près de 400 hommes, contre 42 pour nos
troupes.
En 1842, il est promu Colonel
et mis à la tête de tous les spahis d'Algérie par Bugeaud qui écrit :
"il était bien peu d'officiers de cavalerie légère qu'on pût
lui comparer, et que jamais on n'avait montré plus d'élan, plus d'activité
d'esprit et de corps". Il s'illustre à nouveau lors de la prise de la
Smala d'Abd el Kader et lors de la bataille
d'Isly. détailler tous ses exploits serait impossible ici, mais plus de
détails sur sa carrière sont disponibles sur sa page.
Yusuf est aussi engagé en Orient à la tête d'un
corps d'irréguliers, mais avec moins de succès. Il atteint le sommet de sa
carrière lors de sa nomination comme Général de
division le 18/3/1856, mais ce grade et son age ne lui permettent
plus de s'illustrer comme avant à la tête de ses hommes. L'époque aussi a
changé et le temps n'est plus aux coups de mains, ni aux exploits
individuels. Disgracié, il est envoyé à Montpellier commander une division
en 1865. Il y meurt un an après.
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Pierre Louis Alphonse Courby de Cognord Après avoir combattu à Isly, le commandant de Cognord, dont la carrière est décrite ici, rencontre son destin le 24 septembre 1845 à Sidi Brahim. Il a déjà 46 ans. Afin de mettre de l'ordre dans des tribus voisines qui se querellaient, Le lieutenant-colonel de Montagnac emmène avec lui le 8e bataillon de Chasseurs d'Orléans sous les ordres du commandant Froment-Coste et le 2e escadron du 2e Hussards sous le commandement du chef d'escadron Courby de Cognord. La colonne se composait de 355 officiers, sous-officiers et chasseurs ; 67 officiers, sous-officiers et hussards ; 1 interprète, 1 ordonnance et 2 soldats du Train, soit un total de 426 hommes. Le détachement quitte Djemaa-Ghazaouat à 9 heures du soir. Après une marche fatigante de 20 kilomètres, la colonne s'arrête avant le jour, le 22 septembre. A 23 heures, la troupe lève le camp, et après une marche pénible, le bivouac est établi. Le 24 septembre, à 6 h 30, le lieutenant-colonel de Montagnac donne l'ordre au commandant Courby de Cognord de monter à cheval, en selle nue, avec ses hussards et au capitaine de Chargère de le suivre avec trois compagnies de chasseurs. Le commandant Froment-Coste reste au camp avec la compagnie de chasseurs Burgard et la compagnie de carabiniers du capitaine de Géréaut. La petite colonne de hussards et de chasseurs guidée par de Montagnac s'engage dans un ravin et, apercevant de nombreux cavaliers qui tiennent les crêtes, il prescrit au commandant Courby de Cognord de les disperser. Le commandant Courby de Cognord échelonne ses deux pelotons ; le nombre
des ennemis augmente considérablement, mais au lieu de se retirer comme
d'habitude, ils résistent. La mêlée devient bientôt sanglante. Les pertes
des hussards sont sensibles, le lieutenant-colonel de Montagnac est
grièvement blessé ; le capitaine Gentil de Saint-Alphonse est tué et le
lieutenant Klein, du 2e Hussards, est blessé plusieurs fois. Le commandant
Courby de Cognord est indemne. Lancé à vingt pas de ses pelotons, il lutte
contre la horde, mais son cheval est blessé à deux reprises : il chancelle
et tombe avec son cavalier. Le hussard Testard lui offre son cheval et
rejoint ses camarades les chasseurs. Il prend au passage les pistolets sur
le cheval mort du commandant Courby de Cognord et tire sur des cavaliers
arabes qui le poursuivent. Courby de Cognord rallie les hussards et
exécute avec eux de nouvelles charges, mais la cohésion ne peut se
maintenir, de nombreux cavaliers sont démontés et se défendent en groupes
ou isolément. De nouveaux cavaliers arabes surgissent de toutes parts. Le
commandant Courby de Cognord, ne pouvant se rabattre sur les chasseurs,
trop loin, se dirige avec ses hussards sur un mamelon. Il perd alors son
deuxième cheval. Le lieutenant-colonel de Montagnac, qui s'était joint aux
hussards, est de nouveau blessé. Les trois compagnies de chasseurs veulent
rejoindre le commandant Courby de Cognord, mais n'y parviennent pas : ils
sont débordés, dispersés, anéantis. Une scène épouvantable de carnage se
produit ; les hussards et les chasseurs tombés sont décapités et leurs
têtes présentées aux survivants. Le lieutenant-colonel de Montagnac,
quoique très blessé, envoie le maréchal-des-logis-chef Barbut, du 2e
Hussards, prévenir le commandant Froment-Coste de venir le rejoindre. Ce
sous-officier est poursuivi par plus de 300 cavaliers qui ne parviennent
pas à le rattraper. Les hussards à pied et les chasseurs se forment en
carré et cette vaillante phalange se défend courageusement. Le
lieutenant-colonel de Montagnac meurt. Le commandant Courby de Cognord est
alors frappé de trois coups de feu et de deux coups de yatagan ; il est
fait prisonnier et emmené à cheval par un chef arabe. Les deux autres
compagnies accourues ont le même sort ; submergés, les chasseurs se
défendent avec bravoure le commandant Froment-Coste est tué, le capitaine
de Géréaut se réfugie avec ce qui reste dans le marabout de Sidi-Brahim et
repousse les assauts de l'ennemi pendant la journée du 25 septembre. Après une captivité éprouvante, Courby sera libéré contre rançon en 1846. |
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Emmanuel Félix de Wimpffen Né à Laon le 13/9/1811, ce saint cyrien est envoyé en Algérie dès 1830 avec le 67e régiment d'infanterie. Il s'illustre tout d'abord au combat de Boufarick en mai 1833, puis devant Bougie en 1834. Ce jeune officier est alors désigné en 1841 pour servir au nouveau bataillon de tirailleurs indigènes d'Alger et de Tittery. Il y trouve là une troupe qu'il va contribuer à former et qui va s'illustrer, formant le noyau des tirailleurs algériens. Il la conduit entre 1841 et 1847 dans les expéditions de Biskra, des monts Aurès (1844) et de l'Ouarsennis. En 1845 en Kabylie, le maréchal Bugeaud voyant un grand et hardi officier franchir au galop de son cheval les hauteurs où s'étaient réfugiées les masses ennemies, entrainant à sa suite, au pas de course, les soldats de son bataillon, se le fit présenter et lui remit la croix de la légion d'Honneur. Chef de bataillon le 2/4/1847, il est nommé en 1848 à la tête du bataillon de tirailleurs algériens et prend la détermination de s'attacher à rendre ses Arabes les rivaux des meilleurs troupes en tout et pour tout. Il se charge alors de les discipliner, leur fait apprendre l'exercice, exige des sous officiers et officiers la connaissance de la théorie, les amène à vivre casernés et supprime les moeurs incompatibles avec l'armée française, notamment la vie en concubinage au régiment. Il mène le bataillon lors de l'expédition de Kabylie en 1851 et y reçoit les galons de Lieutenant Colonel. C'est comme Colonel qu'il conduit le régiment de tirailleurs en Crimée : pour la première fois ces troupes sont envoyées servir la France hors d'Algérie et s'y conduisent avec honneur. Les jalons sont posés pour l'avenir et les turcos (ainsi que leurs cousins, tabors ou tirailleurs sénégalais) figureront parmis les meilleures troupes de choc de l'armée française jusqu'en 1954. Nommé Général de Brigade le 17/3/1855, Wimpffen quitte ses turcos, mais pas l'Algérie. Sa carrière s'achèvera à Sedan en 1870.
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Une page sur les héros de l'armée d'Afrique ne peut pas
faire l'impasse sur Canrobert. Arrivé en Algérie dès 1832 comme jeune
Lieutenant, il est de tous les combats, le plus souvent au premier rang.
Capitaine du 47e de ligne, il est l'un des premier sur la
brêche de Constantine où il est blessé en
retournant faire savoir au duc de Nemours que le régiment avait pris pied
dans la place. Il y est nommé chevalier de la Légion d'Honneur.
Nommé ensuite aux chasseurs à pied, il se bat au col de la
Mouzaïa et réduit la rebellion de Bou Maza. Il commande les troupes les
plus prestigieuses de la conquête : le 5e bataillon de chasseurs, le
2e régiment de la Légion étrangère et le 3e régiment de Zouaves.
Le 10/12/1849, il a sans doute son heure de gloire à
l'assaut de Zaatcha, comme il le raconte dans ses mémoires :
" Un nouvel assaut est aussitôt décidé. Il y a trois
colonnes. Les colonels de Barral et de Lourmel commandent celles de gauche
et du centre. Moi, celle de droite. Bourbaki battra la campagne pour
empêcher les arabes du dehors de prêter main forte aux assaillants. Il n’y
a pas d’illusions à se faire : l’affaire serait chaude et terrible,
un grand nombre d’entre nous y resterait. De nos têtes de sape nous étions
tout près des brèches. Elles étaient faites de décombres avec des
inégalités inouïes, des pans de murailles à moitié éventrés qui menaçaient
de s’écrouler, et des trous profonds. Des acrobates ou des coureurs
habiles semblaient seuls pouvoir cheminer en pareil labyrinthe ; des
caves et des silos que nos boulets et nos bombes avaient fouillés
rendaient le sol mouvant. Partout des Arabes fanatisés, décidés à se faire
tuer, pourvus de munitions, étaient prêts à nous cribler de coups de
fusils à bout portant. J’étais terriblement vieux le jour et le soir qui
précédèrent l’assaut. Ceux qui prétendent n’avoir jamais eu la crainte de
la mort... je ne les crois pas. Je fis mon testament. Je n’avais guère que
mes armes, mes chevaux et mes équipages. Je léguai le tout aux fils du
général Marbot ; c’étaient mes amis les plus dévoués et les plus
tendres. Puis j’écrivis une longue lettre à l’un deux ; ça n’atténua
pas la fatigue de mes yeux car l’ophtalmie gagnée dans les Aurès, aux
environs de Batna, me faisait cruellement souffrir ce soir là. Je
m’occupai ensuite de la composition de la colonne d’assaut. Je désignai
pour marcher avec moi les capitaines Bisson et Toussaint, les lieutenants
Dechar et Rosetti ; derrière eux devaient venir 16 zouaves et soldats
éprouvés, ils étaient commandés par un sergent du nom de Royer qui est
maintenant colonel et commandeur de la légion d’honneur. La colonne
d’assaut venait ensuite, composée des zouaves et du 5e
bataillon de chasseurs à pied (dont j’avais été le commandant).
Au lever du soleil, la colonne se masse dans la tranchée. On se
forme selon l’ordre prescrit, tandis que, toutes dispositions prises,
chacun attend le signal. Un zouave sort des rangs, sanglotant, pleurant,
comme pris d’une attaque : « Je n’ai pas demandé à aller là,
j’ai peur ! » Et le voilà gesticulant, courant dans les rangs.
Tous autour de lui d’éclater de rire et de la chasser à coups de pied au
... Enfin, le moment est arrivé ! A cet instant, je me souviens de
Constantine ; je revois ma vie comme un panorama ; j’ai le
sentiment que je vais peut être y rester. Mais, chassant cette idée, je me
tourne vers la colonne et je crie : « Zouaves ! si
aujourd’hui vous entendez sonner la retraite, rappelez vous que ce n’est
pas pour nous ! » puis, tirant mon sabre et jetant au loin le
fourreau, ainsi qu’un objet inutile et gênant en cette occasion, je
m’élance l’épée haute : « A moi zouaves ! ».
Nous gravissons le brèche à quatre pattes, trébuchant, tombant,
nous cramponnant. Une grande partie des miens est tuée, mais le reste, moi
toujours à sa tête, nous débouchons dans la ville. Là, que de ruelles, de
maisons en ruines, d’obstacles ! Les coups de fusil partent de
partout. Il faut fouiller chaque maison, chaque cave. Nous cheminons
ainsi, perdant toujours du monde, mais passant à la baïonnette tout ce que
nous rencontrons. De temps en temps, je me retourne, je regarde autour de
moi. D’abord je ne vois plus ni Rosetti, ni Toussaint. Puis c’est Dechar
qui tombe. Mais toujours à mon côté, le zouave Aubert tient toujours mon
fanion tricolore. Je monte sur une terrasse, le fanion y est planté en
même temps. Nous arrivons au bout de la ville et nous nous trouvons en
présence d’une habitation plus grande, plus solide que les autres. Un feu
d’enfer part de chacune des fenêtres. C’est la maison de Bou Zian. En une
minute, dix zouaves tombent tués ou blessés. On amène une pièce de canon
pour attaquer cette forteresse. Les canonniers sont criblés de balles
avant le premier coup de canon. Un sous officier du génie se dévoue pour
aller placer un sac à poudre contre la muraille et y mettre le feu. Le mur
s’écroule : cinq cent Arabes, les derniers défenseurs de Zaatcha sont
là. Les zouaves impatients se précipitent par la brèche béante et toute
fumante produite par l’explosion, sorte de trou noir, et tuent tout,
malgré la fusillade. Bou Zian est pris le dernier. Sur l’ordre du général
Herbillon, on le fusille. On retrouve le cadavre de son fils traversé de
deux coups de baïonnette. C’était un jeune homme d’une rare beauté dont
les yeux avaient gardé dans la mort l’expression du désespoir. La ville
est prise, tous ses défenseurs sont morts. Combien nous a coûté cette
conquête ? Les quatre officiers qui m’accompagnaient sont tués ou
blessés. Sur les seize zouaves qui me suivaient, douze sont tombés. Je
suis sain et sauf. Lorsque nous nous comptons, je me sens pris d’une
tristesse intense et je demeure profondément abattu. Mes pauvres
camarades, mes amis perdus à jamais ! C’est l’horreur de la guerre.
Je vais d’abord à la maison où l’on doit amener les blessés. Je m’assure
qu’on fait l’impossible pour les soulager. Puis, épuisé moralement par la
perte d’êtres auxquels je m’étais attaché, épuisé physiquement aussi, par
tant d’émotions violentes, je rentre dans ma tente où mon ordonnance
m’attend. Je trouve préparé mon modeste déjeune ; je comptais le
partager avec les quatre officiers, mes compagnons, et je suis seul. J’ai
le cœur horriblement serré : je mange à peine ; je me couche à
terre où je dors comme du plomb. A mon réveil, je trouve devant ma tente,
fixé à la baïonnette d’un fusil, la tête de Bou Zian. A la baguette pend
celle de son fils ; à la deuxième capucine est celle de l’un des
autres chefs insurgés. Avant de les exposer au camp aux yeux des Arabes,
qui pourront constater que leur shérif et ses califes sont morts, les
zouaves ont voulu me faire l’hommage de ce sanglant trophée. Je suis
écœuré ; je me fâche à la vue de ces dépouilles dignes des
barbares : « Que voulez vous ? m’objectent les
zouaves ; ils se défendaient : il fallait bien les tuer si nous
ne voulions pas qu’ils nous tuent." Je suis obligé de me résigner
à cet usage indispensable pour frapper l’esprit des populations toujours
disposées à se soulever."
La suite de sa carrière sera tout autant extraordinaire et il atteindra les sommets. Mais dans les commandements supérieurs, il ne retrouvera plus jamais l'allant et l'esprit de décision qu'il avait manifesté dans ses grades où il commandait directement la troupe et en était adulé. |
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Charles Cousin de Montauban Né le 24/9/1796 à Paris, Cousin de Montauban est employé de bonne heure en Algérie. Il s'illustre une première fois au combat de la Sikkak en 1836 où comme capitaine des chasseurs d'Afrique il rompt la cavalerie arabe et fait 200 prisonniers, première victoire sur la cavalerie arabe, jusqu'alors réputée comme insaisissable. Nomme Chef d'escadrons, il devient commandant en second des spahis le 4/9/1836, sous les ordres de Yusuf avec qui il a des rapports difficiles. A la tête de ses escadrons de spahis, puis des chasseurs d'Afrique dont il devient colonel, il s'illustre dans les principaux combats de l'Algérie. En particulier le 6/7/1841 dans la plaine du Chelif, il est cité pour son courage :"Parmi les 28 blessés se trouve l'intelligent et intrépide chef d'escadrons Cousin Montauban des spahis. Il tua de sa main plusieurs ennemis à la tête de 40 cavaliers qui, seuls, composaient la cavalerie de la colonne ; le jour suivant dans l'action du combat, il a reçu une balle dans la poitrine" C'est lui qui reçoit la soumission d'Abd el Kader le 21/12/1847. Nommé général, il commande plusieurs provinces d'Algérie, avant de prendre la tête de l'expédition de Chine en 1860, mais le sac du palais d'été lui enlève les chances d'être nommé maréchal de France. Il sera brièvement chef du dernier gouvernement impérial en aout 1870. Il est mort en 1878. |
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