Le siège de Laghouat - Décembre 1852


La prise de Laghouat - Ja Beauce - RMN
Le général Pelissier entraine les zouaves à l'assaut
Le commandant Morand est l'officier portent le capuchon blanc.

 

En dépit des avancées de la colonisation de l'Algérie, le sud des provinces d'Alger et d'Oran restaient sporadiquement troublées par des revoltes des tribus Dans le courant de l'année 1852, ce mouvement semble se coaguler aux alentours de Laghouat, sous l'impulsion du Chérif d'Ouargla, Mohammed ben Abd Allah.
Le général Pelissier, commandant la province d'Oran, est chargé de réprimer ce soulèvement. Il forme une colonne à Oran qui quitte la ville le 4/11/1852 et rejoint une seconde colonne partie de Saïda, sous les ordres du général Bouscaren. Après avoir pris quelque repos et procédé au vote sur le rétablissement de l'Empire (2823 oui sur 3119 votants), la colonne repart et rejoint le 2/12/1852 une troisième colonne, celle du général Yusuf déjà sous les murs de Laghouat.
La ville est assise le long d'un mamelon rocheux coupé par un ruisseau, elle dessine un amphithéatre de maisons basses autour desquelles court une muraille crénelée. Au sud ouest, la casbah de Ben Salem dresse son minaret au dessus de quatre maisons à deux étages, réunies par les terasses, qui forment un véritable réduit pour la défense. La clé de la position est le marabout de Sidi Aïssa au sud est de la ville.
Le 4 decembre, le marabout est pris par les zouaves et une batterie y est installée qui ouvre le feu sur la ville. Au matin du 5, la brêche est pratiquée.

Liste des corps de troupes qui ont pris part au siège de Laghouat :


Détachements des 1er, 3e et 4e régiments d'artillerie.
Détachements du 3e du génie.
50e de ligne, un bataillon, lieutenant-colonel Gérard.
60e de ligne, deux bataillons, colonel marquis de Linières.
1er régiment de zouaves, un bataillon, commandant Barrois.
2e régiment de zouaves, deux bataillons, lieutenant-colonel Clerc, commandants Morand et Malafosse.
Le 1er bataillon d'infanterie légère d'Afrique (zéphyrs), commandant Liébert.
Le bataillon de tirailleurs indigènes d'Alger, commandant Rose.
Un détachement (une compagnie) des tirailleurs indigènes de Constantine.
Quatre escadrons du 2e de chasseurs d'Afrique, colonel Rame.
Deux escadrons du 1er de chasseurs d'Afrique, colonel Lichtlin.
Deux escadrons du 1er de spahis, commandant de Francq.
Deux escadrons du 2e de spahis, commandant de la Tour-Landon.


 

Extrait de l'historique du 2e régiment de Zouaves (Lt Spitz)

Il est onze heures ; un colonne de fumée monte tout à coup dans les airs ; c'est le bûcher qui s'enflamme. La marche des zouaves retentit et les trois colonnes se mettent en mouvement pour l'assaut (4 compagnies avec le commandant Malafosse à gauche, 4 compagnies avec le commandant Morand et l'aigle forment la réserve et les compagnies du 1er zouaves forment la droite). Un flot humain s'avance vers la ville, refoulant les Arabes qui, des jardins, tiraillaient toujours.
La colonne de droite arrive sans difficultés au glacis, suivie de la réserve ; la colonne de gauche doit parcourir un sol rocailleux, difficile et battu par les feux croisés de la ville basse et de l'oasis ; elle oblique un peu sur la droite pour s'appuyer sur la batterie de brêche ; à chaque instant tombent des hommes frappés par les balles arabes ; au moment où elles atteignent enfin le pied du glacis, les compagnies qui composent cette colonne ont déjà perdu 18 hommes, mais il semble que leur élan ne fait que s'augmenter par ces pertes.
Le véritable assaut commence alors sur toute la ligne. Sous les notes affolées des clairons qui sonnent la charge, les huit compagnies escaladent au pas de course les glacis ; il n'y a plus d'obstacles pour ces braves qui, comme une véritable trombe humaine, se précipitent par les deux brêches dans la ville, le fusil en l'air, pouissant mille cris de triomphe, parmi lesquels on distingue celui qui pendant longtemps va désormais devenir le cri de la victoire : Vive l'Empereur !
Les Arabes affolés s'enfuient devant les zouaves et tandis que les plus agiles dégringolent les pentes à droite et à gauche pour chercher un refuge dans la basse ville, les autres sont cloués sur les murs par les assaillants. La haute ville est à nous.
Marchant sur les talons des fuyards, les zouaves sans prendre un instant de répit, continuent leur course en avant : la colonne de reserve avec le commandant Morand, tourne à gauche, la colonne de gauche se dirige vers la casbah de ben salem, qui dresse au soleil son minaret et ses terrasses d'où pleuvent les balles. En même temps, le colonel Cler, qui était arrivé sur les brêches à la tête de ses zouaves, communiquant à chacun le feu de son âme héroique, entraine les compagnies qui sont autour de lui vers la Casba.  Sa porte est solidement barricadée, mais sous l'effort des zouaves du capitaine Fernier, elle cède et le flot des assaillants se précipite dans la cour intérieure. Désormais toute resistance est vaine. Du haut des terasses d'où l'on aprecoit toute la ville, on doit voir la colonne Yusuf qui est entrée par le nord du côté de l'Ouad. Le colonel y monte et, saisissant l'aigle du 2e zouaves, qui l'a suivi dans sa marche en avant, il la plante lui même tout en haut du minaret. A travers la fumée de la bataille, le drapeu flotte joyeusement dans l'air, annoncant pour la première fois à tous la victoire des siens, tandis que les derniers défenseurs de la casba tombent sous nos balles. La ville est considérée comme prise. 

Dans l'assaut sont tués le commandant Morand et 7 hommes. Sont blessés le lieutenant Morand (son frère), le sous lieutenant Lemontagnier, 4 sous officiers et 40 hommes. 

Joseph Vincendon

Né le 8/10/1833, Vincendon est caporal au 2e Zouaves le jour du siège de Laghouat.

Il est chargé de construire le bûcher dont la mise à feu signalera aux troupes le début de l'assaut. L'historique du régiment relate qu'il "succédait à deux zouaves qui venaient d'être tués en essayant d'accomplir la même mission".  Il fait partie des hommes cités lors de l'assaut : "Le caporal Vincendon et le porte-sac Arnaud se sont distingués à la batterie en remplaçant deux blessés et en construisant à leur place un bûcher sur le point le plus élevé des attaques".

C'est le début d'une carrière exceptionnelle, émaillée d'actes héroïques (il récoltera huit blessures tout au long de sa vie) qui le mènera vers les sommets de la hiérarchie.

Il est ici photographié comme Colonel du 4e régiment d'infanterie (1871-1874).

 

  

    

Louis Charles Auguste Morand

 

C'est le fils du général Morand qui s'illustra sous le Premier empire. Il est né le 20/12/1813 à Mayence et a fait Saint Cyr dans la promotion d'Isly (1843-1845).

Lieutenant au 2e régiment de Zouaves, il s'élance à l'assaut de la ville aux côtés de son frère aîné, commandant le bataillon. Il y est blessé à ses côtés et est promu Capitaine en récompense de son attitude.

Bon sang ne saurait mentir, la carrière du cadet est tout aussi héroïque que celle de l'ainé. Louis Charles se distingue à Magenta, à Solférino, puis au Mexique. Il est lui aussi tué à la tête de ses hommes à la bataille de Beaumont en 1870, alors qu'il venait d'être nommé général.

Il est ici photographié par LeGray dans la tenue des aides de camp de l'Empereur, au camp de Chalons en 1856.

 


 

Récit officiel de la prise de Laghouat, signé PÉLISSIER. Moniteur du 14 décembre 1852.

 

 « Au quartier général de la maison de Ben-Salem, sous Laghouat, le 4. Décembre 1852 à midi.

MONSIEUR LE GOUVERNEUR GÉNÉRAL,

Je vous ai rendu compte, hier au soir, des dispositions que j'avais prises pour la journée de ce jour. Au lever du soleil, je me suis porté à la batterie de brèche établie au marabout de Sidi-el-Hadji-Aïssa. Les travaux avaient été poussés pendant la nuit avec une parfaite intelligence et une rare vigueur par M. le capitaine Brunon du génie et le lieutenant d'artillerie Caremel, sous les ordres du général Bouscaren. Je trouvai l'établissement de cette batterie assez complet et- la disposition du front d'attaque assez favorable pour arriver promptement à une brèche praticable et pouvoir livrer l'assaut. Malheureusement, comme du col jusqu'à la batterie on était obligé de passer sous une pluie de balles, parties des tours et des jardins, et dont il était impossible de se défiler, le brave général Bouscaren fut blessé grièvement à la jambe pendant le trajet, mais j'espère que cette blessure n'aura pas de conséquences funestes.

 

Baptiste Charles Brunon

Officier du génie, né en 1821, il est Capitaine depuis le 15 janvier 1852.

Lors du siège, chargé de l'attaque principale, il enlève avec 400 h le marabout de Sidi el Adj Aissa, depuis lequel il fait élever la batterie de siège et les épaulements de protection sous un feu meurtrier.

Le 4/12, il monte en tête de la colonne d'assaut avec une fraction de volontaires et prend temporairement la tête des opérations une fois les forces entrées dans la ville. Il arrive ainsi le premier à la casbah de Ben Selim qu'il enlève au prix de deux blessures au bras gauche qui vont nécessiter son amputation.

Fait chevalier de la Légion d'Honneur pour son attitude durant la journée, il est chaudement recommandé par le général Pelissier pour être nommé chef d'escadron, mais sa jeunesse de grade de capitaine ne lui permet pas d'obtenir cette promotion.

Il finit sa carrière comme Général de Brigade (ici photographié).

 


A sept heures, je donnai l'ordre d'ouvrir le feu et de détruire les trois tours et les courtines qu'il fallait renverser pour entrer dans la ville. Ce feu fut admirablement conduit par le lieutenant Caremel, officier dont je ne saurais trop louer le sang-froid, le courage et la bravoure. Les assiégés nous répondirent par une mousqueterie violente et par le tir de leur pièce dont plusieurs boulets se logèrent dans le marabout qui servait de coffre à notre batterie; mais leurs efforts furent inutiles; les tours et les courtines furent bientôt échancrées par nos boulets et nos obus, et vers dix heures, la brèche se trouvait praticable.

J'avais prévu ce moment et donné tous mes ordres pour la disposition des colonnes d'assaut. Deux bataillons de zouaves, l'un du 1er régiment, sous le commandement du chef de bataillon Barrois, l'autre du  2e sous celui de M. le commandant Malafosse, devaient se réunir sur la brèche en passant, le premier sur le versant est du marabout, le second sur le versant ouest. Le commandant Morand, avec son bataillon du 2e de zouaves, devait servir d'appui à l'attaque, et enfin le lieutenant-colonel Gérard, avec deux compagnies d'élite du 50° et les compagnies d'occupation du marabout, devait assurer les derrières et les flancs des colonnes d'assaut. Lorsque mon aide de camp, le capitaine Renson, que j'avais chargé de veiller à cette organisation de l'attaque, vint m'avertir que tout était prêt, et que le capitaine Brunon du génie m'eut confirmé dans mon appréciation que la brèche était praticable, je fis sonner la marche des zouaves et la charge.

François Engelbert Renson

 

Fils de sous officer, ancien enfant de troupe, l'intelligence de Renson lui apermis d'entrer à saint Cyr et d'y sortir parmis les premeirs pour intégrer l'école d'état major.

Il sert en Algérie depuis déjà 10 ans lorsqu'il se distingue au siège de Laghouat comme capitaine, aide de camp du général Pellissier. Il y est fait Chef d'escadrons en récompense de sa brillante conduite.

Il finit sa carrière comme général commandant un corps d'armée (ici photographié par Alary et Geiser, dans grande tenue de colonel du corps d'état major).

 

Les deux premières colonnes s'élancèrent comme l'ouragan et balayèrent les défenseurs de la brèche, malgré la résistance la plus fanatique et la plus opiniâtre; je m'élançai avec mon état-major et M. le colonel Clerc à la tête de, la colonne Morand, et quand j'eus franchi la brèche, je compris que la ville était à nous. Les trois bataillons de zouaves descendirent comme un fleuve de la position dominante qu'occupaient les tours, et, électrisés par leurs braves commandants, se dirigèrent vers la maison de Ben-Salem espèce de citadelle qui domine la ville; le lieutenant-colonel Deligny en fit enfoncer la porte, et bientôt l'aigle du 2e de zouaves et mon guidon de commandement flottèrent sur le minaret de cette maison, où le chaouch Ahmoudben-Abd-Allah entra le premier; à partir de ce moment, Laghouat était à moi.

Edouard Jean Etienne Deligny

Deligny fait l'essentiel de sa carrière en Algérie à compter de 1840, soit comme officier de troupe, au au service des bureaux arabes.

Il s'est déjà signalé lors de nombreuses expéditions, ainsi qu'à la bataille d'Isly. Il est Lieutenant Colonel depuis le début de l'année 1852.

L'assaut de Laghouat lui vaut les épaulettes de Colonel, petite étape dans un carrière où il finira aux sommets. 


J'étais convenu avec le général Yusuf qu'il commencerait son escalade sur la pointe nord de la ville, dès qu'il apercevrait la fumée d'un feu que je devais faire allumer sur le mamelon dominant de Sidi-elHadji-Aïssa. La fumée du canon et de la mousqueterie absorbait celle du signal; mais à la cessation du feu de la batterie de brèche et au bruit de notre sonnerie de la charge, cet officier général enleva les campements qu'il avait devant lui, fit appliquer ses échelles et bientôt franchit les murailles avec un élan irrésistible. Bientôt nous nous donnâmes la main, et son guidon flottait à côté du mien sur la maison de Ben-Satem.
Cette opération que je ne puis vous décrire que d'une manière très sommaire, afin de ne pas retarder d'un instant la nouvelle d'un succès si honorable et si glorieux pour nos braves troupes, a été brusquée avec une vigueur admirable. C'était un spectacle magnifique, Monsieur le gouverneur général, et qui fit battre toutes les âmes généreuses, que ce double assaut qui rappelle nos meilleurs jours. Je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, non pas pour moi, mais pour nos soldats, si beaux quand ils franchissaient les murailles au cri de Vive l'Empereur! et saluaient d'acclamations enthousiastes l'apparition de l'aigle du 2e de zouaves sur la maison de Ben-Salem.

Quand j'aurai réuni les rapports des chefs de corps, je vous raconterai le tout en détail et je vous citerai les noms qui méritent le plus de fixer votre attention. En attendant, je dois, dans ma colonne, vous désigner M. le lieutenant-colonel Deligny, qui non seulement a enfoncé la maison de Ben-Salem, mais s'est emparé du canon de la place; le capitaine du génie Brunon, blessé à l'assaut qu'il avait si bien préparé, et le lieutenant d'artillerie Caremel. Je ne saurais trop me louer des services intelligents et de la bravoure de M. le capitaine Renson, mon aide de camp, que je vous recommande d'une manière toute spéciale. Enfin je vous citerai d'une manière toute particulière le commandant Cassaigne, mon premier aide de camp; le commandant Joinville, chef d'état-major de la colonne; les commandants de zouaves Malafosse et Morand qui a été blessé, et dont le frère a eu le même sort, et le commandant Liébert. Le capitaine Manouvrier de Fresne est le premier officier entré dans la place. M. le général Yusuf se loue d'une manière particulière de M. le capitaine d'état-major Faure, son aide de camp; du colonel de Linières du 60e de ligne, du commandant Rose, des capitaines Gérard et Beaudoin, des lieutenants Ritter, Entz.

Trois officiers cités dans le rapport du général Pelissier

Etienne Hugues Rose
Commandant le bataillon des tirailleurs indigènes
Ici (en 1865) général de brigade de la Garde Impériale

Jules César Faure
Officier d'ordonnance du général Yusuf
Ici (en 1872) général de brigade, chef d'état major du 14e corps d'armée 

Jean Pierre Martial Ritter
Chef du bureau arabe de Boghar - décoré après Laghouat
Finit sa carrière comme commandant la division de Constantine


Je fais occuper régulièrement la ville la lutte se continue encore dans les jardins; l'infanterie y massacre les derniers défenseurs; la cavalerie sabre tout ce qui tente de s'échapper de l'enceinte des palmiers; pas un de ces fanatiques n'échappera. Je ne sais pas encore le sort du chérif; il faudra le chercher sans doute parmi les cadavres. Les femmes, les enfants ont été respectés, et les soldats auxquels j'avais recommandé la générosité ont montré autant d'humanité que de bravoure. Je ne puis encore vous parler de nos pertes; les précautions prises et l'impétuosité de l'attaque me font espérer qu'il ne se mêlera pas trop de regrets à la joie de la victoire.
Aux éloges que j'ai donnés à l'infanterie, je dois ajouter surtout celui des armes spéciales l'artillerie a dignement fêté la Sainte-Barbe, et les sapeurs du capitaine Schœnnagel, qui étaient en tête de l'attaque du général Yusuf, ont été les dignes émules du capitaine Brunon. Le train a rendu de vrais services. La cavalerie du colonel Rame du 2e de chasseurs d'Afrique et celle du lieutenant-colonel Lichtlin du ler de chasseurs d'Afrique poursuivent les fuyards au moment où je vous écris, et j'aurai sans doute à vous signaler les services de cette arme. On m'apprend à l'instant que le capitaine du Barail a tué le cadi de Laghouat.
 Je vous prie d'excuser la rédaction de cette lettre, écrite au milieu des derniers' coups de fusil et sous l'empressement bien naturel de vous apprendre cet important résultat.
« Agréez, etc.
Le général de division commandant en chef la colonne du Sud,
« A. PÉLISSIER. D).


Mémoires du général du Barail

Le 3 décembre, le général Pélissier, ne laissant au camp que la garde strictement nécessaire, fit prendre les armes à toutes les troupes, pour reconnaître la place et déterminer le point d'attaque. En voyant se former nos colonnes, les Arabes crurent que l'instant de la lutte suprême était arrivé, et sortirent en grand nombre, pour défendre les approches. Embusqués dans les rochers, abrités derrière les murs des jardins, ils commencèrent eux-mêmes le feu. Nous eûmes, pendant cette journée, plus de cent hommes tués ou blessés, et principalement au marabout de Sidi-eI-Hadji-Aïssa, petit monument bâti sur un des pitons qui font suite aux rochers de l'ouest. Cette position, qui commandait l'enceinte, fut prise et reprise plusieurs fois, parce que le général, qui ne voulait pas la garder, la faisait abandonner, après chaque prise, et reprendre, dès que les Arabes y revenaient, pour ne pas leur laisser l'apparence d'un succès. C'est là que fut blessé mortellement le capitaine de zouaves Bessières, parent de l'illustre duc d'Istrie, jeune officier promis au plus brillant avenir, et qui mourut, au bout de deux jours, du tétanos et de la résorption purulente.
Pendant que l'infanterie combattait, la cavalerie était en bataille autour de l'oasis, pour en compléter l'investissement. Elle eut affaire avec l'unique pièce de canon de la place. Mais ses pointeurs, au lieu de s'attacher à un point précis et de rectifier leur tir, distribuèrent des boulets à tous les groupes de cavaliers qu'ils découvraient et n'en atteignirent aucun.
Le général Pélissier, sachant ce qu'il voulait savoir, ramena les troupes que l'ennemi fit mine de poursuivre, malgré ses pertes. Il fallut une forte arrière-garde pour le contenir dans ses jardins.
Dans la nuit, le général en chef fit enlever, presque sans coup férir, le marabout sur lequel il voulait placer sa batterie de brèche. Le poste qui le gardait fut surpris et détruit. Aussitôt, les deux pièces de campagne de la colonne d'Oran y furent amenées à bras d'hommes, et on construisit des épaulements avec des sacs à terre. Le marabout, crénelé et garni, lui aussi, de sacs à terre, devint le réduit et le magasin des munitions. Enfin, la position fut fortement gardée et mise en état de défense. C'était de là que devait partir la colonne d'assaut. Au point du jour, la batterie commença son feu. Derrière elle, protégée par l'inclinaison du rocher, était massée la colonne d'assaut, composée de deux bataillons du 2° de zouaves, commandés par le lieutenant-colonel Clerc.
En même temps, les troupes du général Yusuf, sous les ordres duquel s'était rangée la petite colonne de Bouçaada, prenaient position vis-à-vis de la porte de l'Est. Elles étaient munies d'échelles et devaient tenter l'escalade, dès que les troupes d'Oran couronneraient, à l'ouest, la brèche ouverte par l'artillerie.

Nous autres, les cavaliers, nous étions comme la veille répandus autour de l'oasis, pour ramasser les fuyards. Du point où j'étais, je voyais parfaitement arriver les boulets sur le mur d'enceinte. Ils commencèrent par faire des trous ronds dans la brique crue. Bientôt, l'ensemble de la construction se désagrégeant, un large pan de mur tomba, ouvrant une brèche et nous découvrant en même temps les défenseurs groupés derrière les murs, à l'abri des tours, et prêts à fondre sur l'assaillant. Le canon de la place avait répondu de son mieux, mais ses boulets se perdaient dans nos sacs à terre. Enfin, dominant toute la scène, assise sur les rochers du quartier des Hallaf, se dressait la maison de commandement de l'ancien khaliffa. On l'appelait Dar-Séfa. C'était pour les Arabes le dernier refuge, la citadelle. Vers onze heures, le canon se tut. Nous entendîmes de grands cris, aussitôt suivis d'une vive fusillade. La colonne d'assaut apparaissait sur la brèche où les zouaves bondissaient comme des démons. En même temps la colonne de Médéah opérait son escalade à l'est, s'enfonçait dans la ville et venait se réunir à la colonne d'Oran, au pied de Dar-Séfa. Enfin, à midi, les deux généraux se donnaient la main sur la haute terrasse de la maison de commandement, aux acclamations de leurs soldats, pendant que sur leurs têtes on hissait les trois couleurs victorieuses. La ville était prise d'assaut.

Elle subit toutes les horreurs de la guerre. Elle connut tous les excès que peuvent commettre des soldats livrés un instant à eux-mêmes, enfiévrés par une lutte terrible, furieux des dangers qu'ils viennent de courir, furieux des pertes qu'ils viennent d'éprouver, et exaltés par une victoire vivement disputée et chèrement achetée. II y eut des scènes affreuses. II y eut aussi des actes d'humanité vraiment touchants. J'en vais citer un. Les rues et les maisons étaient remplies de cadavres d'hommes, de femmes et même d'enfants que les balles aveugles n'avaient point épargnés. Je vis deux soldats du bataillon d'Afrique, de ceux qu'on appelle des zéphyrs, détacher du cadavre de sa mère éventrée par un coup de baïonnette, un pauvre petit moricaud de trois ans, raidi par la terreur. Ils l'emportèrent dans leurs bras, et le soir même le firent adopter par la compagnie qui l'éleva. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Mais longtemps, à Laghouat, je l'ai vu suivre ses nombreux pères d'adoption et marcher derrière eux, fier et content, le pauvre petit.
Pendant le carnage, les fuyards étaient venus donner dans le filet de cavalerie. On sabrait tous ceux qui résistaient, et on envoyait ceux qui faisaient leur soumission rejoindre le troupeau lamentable formé par toute la population de Laghouat, hommes, femmes, enfants, tout cela prisonniers, à la merci du vainqueur, sans qu'aucune convention protégeât les vies ni les biens.
Et le chérif, le Mohammed-ben-Abdallah, de la chose? Où était-il? Nous espérions bien le pincer au débucher. Mais, pour cela, il eût fallu fouiller sur l'heure tous les jardins, tous les recoins, tous les puits. Ou bien le général Pélissier n'y pensa point, ou bien, ce qui est plus probable, il ne voulut pas exposer à de nouvelles fatigues, à de nouveaux dangers ses troupes exténuées et d'ailleurs débandées. Le chérif se tint caché, avec quelques guerriers, au fond d'un jardin, et pendant la nuit, il gagna au pied et échappa aux patrouilles qui circulaient autour de l'oasis.

Parmi les nombreuses victimes tombées glorieusement sur la brèche de Laghouat, il en est une à qui je dois une mention particulière et que le lecteur, d'ailleurs, a déjà vue passer dans ces Souvenirs le général Bouscaren, commandant en second la colonne d'Oran, sous les ordres de son ami Pélissier. Au moment où la colonne d'assaut partait de la batterie de brèche, il reçut une balle qui lui brisa la cuisse, au-dessus du genou. On l'emporta au camp, sur un brancard improvisé. Il était très populaire dans l'armée, et les soldats qui étaient restés au camp, en le voyant rapporter, le saluèrent, dans un élan spontané, de ce cri "Vive le général Bouscaren" Alors, lui, se soulevant "Non, mes amis, dit-il, ce n'est pas cela qu'il faut crier, c'est a Vive la France"
11 faut aussi consacrer un hommage spécial à une autre mort glorieuse celle du commandant Morand, qui fut tué en enlevant, sous une grêle de balles, son bataillon de zouaves sur la brèche. Il était le second fils de l'illustre général Morand, le chef de l'une des trois fameuses divisions de Davout, à Auerstaedt, l'auteur de l'Armée suivant la Charte. Il avait deux frères qui, comme lui, moururent au feu, dans les grades supérieurs.

Le général Pélissier ne savait réellement que faire de sa conquête. On n'avait jamais songé à placer si avant dans le Sud une garnison française, et, pour entretenir si loin de la côte notre influence, on avait toujours compté sur des complicités indigènes qui venaient de manquer. Le général eut, un instant, l'idée de frapper de terreur la contrée par un grand exemple, et de détruire Laghouat de fond en comble, en rasant les maisons et en arrachant les palmiers, en transportant, enfin, la population entière sur un autre point de l'Algérie, et pendant plusieurs jours, nous vîmes, chaque matin, partir des corvées qui allaient abattre des palmiers et faire tomber les clôtures des jardins. Cependant, à Alger, on recula devant ce vandalisme, et, quand l'ordre arriva d'y renoncer, les vainqueurs, trop peu nombreux d'ailleurs pour ce travail grandiose, n'avaient encore tracé dans l'oasis qu'une vaste tranchée qui devint un beau boulevard, coupant les jardins et conduisant aux portes de la ville. En attendant qu'il fût statué sur l'avenir de la malheureuse oasis, la garde de la ville avait été confiée aux deux bataillons de zouaves du lieutenant-colonel Clerc qui s'étaient établis dans les maisons abandonnées, sans un très grand souci de la conservation de ces édifices. La population entière, considérée comme prisonnière de guerre, était parquée à côté de notre camp et gardée par deux compagnies d'infanterie. On lui apportait, chaque jour, quelques caisses de biscuit de troupe, et, matin et soir, on la menait boire à la rivière, comme du bétail.

 

  

Jean Joseph Gustave Cler

Né le 10/12/1814 à Salins, Cler rejoint l'Algérie en 1841 comme capitaine adjudant major du 2e bataillon d'infanterie légère d'Afrique et sa carrière va s'accélérer. Il y sert d'abord six ans et fait campagne avec Bugeaud et Saint Arnaud, puis y retrourne comme Lieutenant Colonel (avril 1852) au 2e régiment de zouaves, unité d'élite qu'il va commander au feu lors de la prise de Laghouat où il plante le drapeau du régiment sur le minaret de la ville.

Ce héros doit néanmoins subir la colère de Pelissier peu après la victoire, ainsi que le relate du Barail : "Le général ne pouvait pas sentir le colonel Clerc, grand et superbe officier, à la taillé svelte, aux traits fins, à l'abondante chevelure, très soigné, très élégant, très musqué même, qui avait une apparence tout à fait juvénile.
Pendant que nous attendions tous en silence l'inhumation des soldtas tués lors de l'assaut, le général interpella brusquement le colonel, en lui disant "
Colonel, vous avez enfreint l'ordre formel que j'avais donné". "Et lequel, mon général ?" "J'avais prescrit de faire porter au quartier général toutes les armes de prix trouvées dans Laghouat. Or, vos zouaves ont vendu des fusils garnis de capucines d'argent et d'incrustations de corail. Vous-même avez acheté une de ces armes."
Le colonel essaya de se justifier, en alléguant qu'on avait exagéré la valeur de ces armes; qu'il avait acheté à un zouave un fusil, comme souvenir du combat; qu'il n'avait pas cru enfreindre les ordres. Ces explications ne firent qu'irriter davantage le général, et nous entendîmes des phrases véritablement disproportionnées avec la faute commise, en admettant qu'il y eût eu faute. "
Vous avez sali nos triomphes. Je vous ferai passer devant un conseil de guerre". Comme le colonel continuait à se défendre, le général lui dit "Rendez-vous aux arrêts", et, sa victime ne bougeant pas, il ajouta « aux arrêts de rigueur », ce qui entraînait la cessation immédiate de tout service.
Alors, le colonel Clerc, débouclant son ceinturon, jeta son sabre aux pieds du général, qui, comprenant qu'il était allé trop loin, dit aussitôt «
Reprenez votre sabre". L'officier obéit, au milieu d'un silence de mort. Les efforts qu'il faisait pour se contenir lui faisaient venir les larmes aux yeux. "Vous pleurez, colonel" dit l'impitoyable Pélissier. "Ce sont les nerfs, mon général". Eh bien, buvez un verre d'eau, cela les calmera".
A ce moment, les prolonges chargées de cercueils débouchaient sur la brèche, l'abbé Suchet montait à l'autel. Le service divin fut suivi de la bénédiction dernière, et les corps furent déposés dans les fosses.
Le général laissa tomber sur eux quelques-unes de ces paroles pleines de sensibilité et d'énergie dont il avait le secret, et le colonel Clerc lut un discours fort éloquent. Ce discours se terminait par l'éloge du général et par l'expression des sentiments de respect, de confiance et de dévouement que les troupes nourrissaient pour celui qui venait de les conduire à la victoire. Le colonel lut ce passage très vite, et sans lever les yeux sur son chef. Et nous nous séparâmes sur la double et triste impression de cette cérémonie funèbre et de la scène pénible qui l'avait accompagnée. Mais, avant de nous éloigner, nous vîmes le commandant Cassaigne, premier aide de camp du général Pélissier, le seul peut-être qui eût quelque influence sur cette âme de fer, et le colonel Deligny qui venait de marcher à la tête de la colonne d'assaut, s'approcher du colonel Clerc et lui serrer ostensiblement la main, pour bien lui marquer qu'il n'avait perdu ni l'estime ni l'affection de ses camarades.
En accompagnant son chef au quartier général, Cassaigne affecta de garder le silence et de ne répondre que par des monosyllabes aux efforts que faisait le général pour soutenir la conversation. Ce dernier, n'y tenant plus, finit par lui dire « Cassaigne, vous me boudez ?" "
Certainement; on ne traite pas un brave officier comme vous venez de le faire." C'est bon allez chercher votre ami Clerc et emmenez-le dîner avec nous. » Le colonel Clerc vint, le soir, dîner au quartier général; et il ne fut plus question de rien."

Cler s'illustre de nouveau en Crimée, puis en Italie, où il est tué le 4/6/1859 à Magenta, en conduisant l'assaut de la Garde Impériale sur le pont du Naviglio Grande.

 

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