La bataille de Melegnano (8/6/1859)


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Après la victoire de Magenta, l'armée française rentre victorieusement à Milan le 7 juin 1859. La poursuite de l'ennemi est ordonnée et le Marechal Baraguey d'Hilliers, commandant le 1e corps d'armée, reçoit l'ordre de rejoindre Melegnano sans délai où les Autrichiens semblent s'être arrêtés. La marche ayant pris du retard du fait d'embouteillages, les premiers éléments du corps d'armée n'arrivent devant le village que vers 15h30. Impatient, le maréchal ordonne l'attaque sans attendre la concentration du 2e corps d'armée placé aussi sous ses ordres.

Extrait de la Campagne d'Italie de 1859 - Chronique de la guerre par le Baron de Bazancourt.

Bientôt la division Bazaine est en vue de Melegnano ; une distance de 1200 à 1500 mètres tout au plus la sépare de la ville. Il est alors six heures moins un quart ; de nombreux éclaireurs couvrent son front
Le général a arrêté la tête de colonne. La compagnie de zouaves d'avant-garde se déploie en tirailleurs sur la droite et sur la gauche de la route, pendant que les pièces de canon de la 12 batterie du 12e régiment se placent sur le milieu de la chaussée et commencent le feu. L'ennemi démasque aussitôt son artillerie et ne tarde pas à répondre. - Ses boulets encadrent la route occupée par nos troupes. Après avoir lancé quelques salves, nos artilleurs avancent résolument, recommencent le feu de plus près, avancent encore, et, bravant les projectiles qui bondissent autour d'eux, continuent leur tir avec une calme intrépidité et une résolution que rien n'arrête.
Il se fait tard ; cependant les corps qui doivent opérer sur les flancs et envelopper la position n'annoncent point leur présence. L'ordre est donné de se lancer en avant sans plus tarder, car la nuit ne tardera pas à venir, et les instructions données au maréchal par l'Empereur sont d'occuper de vive force Melegnano, le jour même. Le général Goze qui commande la brigade, tête de colonne, fait déposer les sacs à terre, et pendant que de nouvelles compagnies de zouaves se répandent sur la droite et sur la gauche au milieu des arbres, le colonel Paulze d'Ivoy (1er Zouaves) se porte rapidement sur le village avec le reste de son régiment, qu'appuie le colonel Bordas à la tête du 33e de ligne.
Entraînés par leur colonel, les zouaves se précipitent sur la barricade avec une audace que rien n'égale. Les boulets et la mitraille trouent les rangs qui se resserrent aussitôt ; chefs et soldats rivalisent d'ardeur et d'élan : bientôt ils sont entourés d'un nuage de poussière et de fumée. Lorsqu'ils sont près d'atteindre la barricade, le feu de l'artillerie cesse tout à coup, et les Autrichiens s'élancent eux-mêmes sur la route. Le premier rang est composé tout entier d'officiers ; pour initier leurs soldats à ces combats à la baïonnette qui les étonnent et sèment le désordre dans leurs rangs, tous ont pris des fusils et ont voulu se jeter les premiers au-devant des zouaves, entraînant leurs compagnies électrisées par ce noble exemple de courage. Le choc est terrible et sanglant ; on se prend corps à corps, les fusils s'entrechoquent et se brisent, les baïonnettes se tordent dans l'acharnement du combat : courage impuissant, effort stérile; la barricade est franchie, et les sapeurs du génie, sous l'énergique direction du commandant de Rivière, la démolissent pour frayer un passage à l'artillerie.

Le général Bazaine
commandant une division du Ier Corps d'armée


Raymond Adolphe Séré de Rivière
Capitaine du génie
Blessé d'une balle qui lui traverse la jambe gauche
Futur général qui fortifiera la frontière de la France après 1870
Photo Crémière et Hansftangl (Paris)


Lieutenant Arthur Avril
1er régiment de zouaves
Commande la compagnie d'avant garde

Sur la gauche, dans le cimetière, les Autrichiens ont organisé une résistance sérieuse, que protègent des troupes massées derrière les murs et abritées par les arbres et les vergers. Pris ainsi de flanc par ces décharges meurtrières, de face par le feu des premières maisons du village, les zouaves font des pertes cruelles. Le combat commence à peine et déjà un grand nombre des leurs sont étendus à terre. Il faut enlever et balayer l'ennemi d'un seul coup. Le cri : " à la baïonnette " retentit de toutes parts, et tout le régiment comme s'il eût eu une seule âme et un seul cœur, s'élance, à travers une grêle de balles, d'un côté sur le cimetière, de l'autre sur Melegnano, sans se préoccuper des obstacles. En tête de tous, superbes d'énergie et de résolution, on voit le général Goze et le colonel Paulze d'Ivoy; ils précèdent et lancent les colonnes d'assaut, aux cris de vive l'Empereur ! Tous les officiers, l'épée haute, sont les premiers au feu dans ce moment d'audace extrême.


Mais avant de pénétrer dans le village avec nos soldats intrépides, il est important de dire ce qu'était devenue la 2e division, qui, elle aussi, va venir prendre avec la brigade du brave général Niol sa large part du combat.
Cette division s'est partagée en deux. La 2e brigade, que commande le général Négrier, doit marcher parallèlement à la route dans la direction de Carpianello et de San Brera; elle formera la réserve de la 1ere brigade qui doit tourner Melegnano sur sa gauche, et se tiendra prête à la soutenir. - Vu la longueur du chemin qu'elle doit parcourir, elle part une demi-heure avant la brigade Niol. Celle-ci, que dirige en personne le général de Ladmirault, suit jusqu'à San Giuliano les traces de la première division du 2e corps, et se dirige ensuite à gauche sur San Brera : elle ne trouve que des chemins de ferme, qui s'arrêtent même à partir de Zivito, et se perdent tout à coup dans les prairies que coupent des cours d'eau profonds. La terre, en beaucoup d'endroits, est tellement détrempée, qu'elle s'affaisse sous les pas pressés des bataillons ; l'infanterie marche péniblement à travers des fossés fangeux ; pour l'artillerie, le passage est devenu impraticable. Le lieutenant-colonel de Mitrécé qui la commande, et le commandant Vautre de la même arme se multiplient dans ces moments difficiles avec autant d'habileté que d'énergie ; le chef de bataillon Duval, du génie, et le capitaine en premier Lallement viennent joindre leurs efforts. On improvise des ressources ; la hache des sapeurs abat des arbres tout entiers, pendant que dans les fermes et dans les habitations les plus voisines on prend tout ce qui peut être utile ; des charrettes sont renversées dans le fossé. .

Le général Negrier

Le général Niol
Prend le commandement d'une brigade de la Garde Impériale
après Melegnano

François Anselme
Chef d'état major du maréchal Baraguey d'Hilliers
Promu général après la bataille

Enfin l'artillerie atteint la route qui conduit à la ferme de San Brera, malgré de nouveaux obstacles qu'elle rencontre encore ; les chemins sont perpétuellement traversés par de larges cours d'eau, et l'ennemi a détruit toutes les communications. Plusieurs fois le génie et l'artillerie créent des passages factices ; mais chacun de ces passages, quelque rapidement qu'il puisse être organisé, fait perdre un temps précieux.

Le général de Ladmirault a précipité sa marche avec la 1re brigade, laissant une garde du 21e pour couvrir l'artillerie. Le capitaine Bonneau de Beaufort prend quelques compagnies du 10e bataillon de chasseurs et les déploie en tirailleurs au milieu des plantations et des haies touffues qui barrent à tout instant le chemin et interceptent la vue. A peine ce brave officier a-t-il fait quelque pas qu'il tombe mortellement frappé de deux balles : il tombe, ayant encore à son képi et à la boutonnière de son uniforme les fleurs que, le matin même, on lui avait jetées quand il traversait Milan.
A la hauteur de San Brera qui, à 600 mètres environ à l'est de Melegnano, domine le Lembro, le général de Ladmirault entend des coups de canon qui partent de la colonne du centre avec laquelle se trouve le maréchal Baraguey-d'Hilliers. Son artillerie, retardée, nous l'avons vu , par des impossibilités matérielles ne peut appuyer par son feu l'attaque principale. Au bruit du canon qui fait retentir au loin les échos, se mêle déjà une fusillade serrée .

Le général Ladmirault
Ce n'était pas un imaginatif ni un passionné et nul n'était moins compliqué
Mémoires de Canrobert

La division Bazaine est évidemment sérieusement engagée. Le général n'hésite pas, et avec cette énergique résolution qui est l'instinct de sa nature, il donne ordre au commandant Courrech de se jeter, en toute hâte, dans la direction du feu avec son bataillon de chasseurs à pied (10e bataillon). Le commandant crie d'une voix retentissante à ses soldats de le suivre, et s'élance sur la droite vers un plateau qui domine la route. Les chasseurs rencontrent un fossé profond ; ils s'y précipitent bravement et le traversent ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Ils ne marchent pas, ils courent ; car de moments en moments, le feu augmente d'intensité; le capitaine de Bletterie part avec la 2ne compagnie pour renforcer la ligne des tirailleurs.

Capitaine de la Bletterie
10e bataillon de chasseurs

Les Autrichiens occupent une ferme située en arrière de la crète du plateau, le feu s'engage. Mais chaque minute est précieuse ; les clairons sonnent la charge ; la ferme est enlevée à la baïonnette. L'ennemi se retire vers les premières maisons, cherchant encore à se maintenir à la faveur d'un terrain favorable ; bientôt les chasseurs qui les poursuivent sont confondus avec les zouaves de la 2e division, et ces intrépides soldats rivalisent entre eux d'audace et d'ardeur .

Pendant ce temps, le 15e de ligne (colonel Guérin) continue à pousser droit devant lui, en tenant les maisons de Melegnano sur sa droite. Avec ce régiment marchent le général de Ladmirault et le général Niol. Les Autrichiens sont en retraite sur la ville, et la tête de colonne de la 3e division à laquelle se sont mêlés les chasseurs du 10e bataillon, les repousse déjà vigoureusement vers les maisons, la baïonnette dans les reins; le général de Ladmirault lance le 15e de ligne au pas de course pour couper l'ennemi, il franchit avec le général Niol tous les obstacles, et se répand à travers les jardins, les vergers et les champs de maïs. " Débordant ainsi l'attaque du centre (écrit le général de Ladmirault, dans son rapport), le 10e bataillon de chasseurs et le 15e de ligne se sont jetés dans les premiers gradins du flanc gauche de la ville ; ils ont pris par un brusque retour à droite l'ennemi en flanc, et se sont engagés dans les maisons, toutes converties en petits forts, d'où il a fallu déloger les troupes autrichiennes. "
Poursuivant sa marche, il se trouve tout à coup sur la rive droite du Lembro; les berges sont escarpées, les eaux profondes. Irrités de cet obstacle imprévu, officiers et soldats parcourent la rive en tous sens, cherchant un pont ou un moyen de passage; mais aucune possibilité de communication n'existe. Le général donne l'ordre au colonel Guérin de faire sonder la rivière, pour la passer à gué. Aussitôt le tambour-major du 15e Degrootz, homme à la stature colossale, s'élance résolument. A peine a-t-il fait quelques pas, que l'eau lui monte jusqu'aux épaules ; le gué n'est pas franchissable.
Mais, dans le centre de la ville, l'attaque s'était continuée avec grande vigueur, et les Autrichiens, refoulés de tous côtés par le 1er zouave, et le 33° de ligne, se précipitaient en désordre vers le seul pont qui existe à Melegnano et partage la ville en deux .


Retournons donc vers la division Bazaine que nous avons laissée s'avançant d'un pas rapide sur la ville.
Devant l'élan impétueux de nos bataillons, les Autrichiens ont retiré à la hâte leurs pièces de canon ; les troupes qui cherchaient encore à défendre l'entrée du village sont culbutées. Ce devint alors une de ces luttes terribles, où la mort, cachée dans l'intérieur des maisons, abritée sous les toits, embusquée aux fenêtres ou derrière des murs crénelés, frappait de tous côtés nos braves soldats d'une main sûre et invisible. Mais, parmi ces combattants résolus, il n'en est pas un qui hésite ou s'arrête devant elle. Plus le danger est grand, plus l'inébranlable volonté de la victoire leur monte au cœur; ils vont sans s'arrêter, courant par les rues, brisant les portes, pénétrant dans les maisons, se ralliant sur les places pour s'élancer de nouveau dans d'autres directions. Bientôt ils sont au cœur de Melegnano .
Mais c'est au vieux château que les Autrichiens ont réuni leurs plus grands efforts, car les troupes ennemies pourraient intercepter par là leur mouvement de retraite sur Lodi et Pavie. La place, sur laquelle s'élève ce château est bordée de vergers ; sur la droite, les terrains subitement affaissés conduisent à une route latérale. Les murs extérieurs, avec leurs longues fenêtres serrées les unes contre les autres, présentent l'aspect d'une véritable forteresse ; l'entrée se compose de voûtes successives et aboutit d'abord dans des terrains que bordent des plantations, puis dans la campagne. Sur les côtés, le long des murs, l'ennemi a pratiqué des meurtrières, et fait pleuvoir une grêle de feux plongeants sur le chemin qui va rejoindre la route de Lodi. Dans l'enceinte que traverse ce chemin, une végétation pleine de séve sert merveilleusement les défenseurs ; des vignes sont étroitement enlacées aux arbres qui étendent autour d'eux leurs branches chargées de feuilles. Derrière ces abris de toute sorte, un centre de puissantes défenses est organisé.
C'est sur la place même que débouchent tout à coup les zouaves entraînés par leur intrépide colonel Paulze d'Ivoy et par le lieutenant-colonel Brincourt. D'un bond, ils pénètrent sous la voûte, dont les portes n'ont pu être fermées. Les Autrichiens, embusqués derrière un épaulement, croisent leurs feux ; il semblerait que chaque pierre recèle la balle d'une carabine. Bientôt les cadavres jonchent le sol, et les rangs s'éclaircissent. Mais au soldat tombé succède un soldat debout, et la mort, qui frappe sans relâche, n'effraye pas nos hardis bataillons, qui viennent par toutes les rues grossir les compagnies audacieusement engagées dans ce dernier refuge.

   

Lieutenant Colonel Brincourt, 1er régiment de zouaves

"Nous sautons dans les fossés, les zouaves s'éparpillent comme une volée de mitraille, ils courent aux Autrichiens ; mais à chaque pas des murs crénelés, des fossés, des barricades, des retranchements les arrêtent sous le feu de l'ennemi. Nous perdons beaucoup de monde, mais nous franchissons tous les obstacles.
Je tombe trois fois de cheval, j'en descends dix fois mais j'arrive non plus en tête mais en queue. Je me trouve bientôt avec une compagnie de ligne que j'entraine à ma suite. Nous recevons un feu de flanc qui nous oblige à nous retirer dans un carrefour. A peine y sommes nous que nous reçevons des coups de feu de toutes les fenêtres, des portes crénelées, des soupiraux de caves. Je m'échappe de cette bagarre pendant que les petits fantassins déchargent leurs armes sur les défenseurs des maisons.
J'arrive près d'une église où je vois des zouaves embusqués, la rue est encombrée de chevaux et d'hommes morts. Les zouaves me crient de tous côtés de ne pas passer. Je vais à doite, on m'arrête, je vais à gauche, on me repousse.
Je demande où sont les autrichiens, car j'entends siffler les balles autour de moi sans savoir d'où elles parviennent, et sans m'en douter, je suis au centre de leur feu. Je prends le parti de descendre de cheval et d'entrer dans un jardin où se trouvait beaucoup de monde.
[...] Je fis cesser le feu. J'eus bien du mal de l'obtenir ; mon clairon répétait sas cesse la sonnerie ; les Autrichiens enfermés dans les maisons ne voulaient pas en sortir ; ils tiraient toujours et nous étions maîtres de toutes les rues. L'orage qui couvait depuis le matin venait d'éclater et nous inondait d'eau. Nous étions dans une position bien singulière ; exposés au vent, à la pluie, aux coups de feu, et cependant vainqueurs.
[...] Pendant 24 heures j'eus le couer bien serré. Je ne pouvais ni manger, ni dormir. J'étais encombré de cadavres, de blessés, d'armes, de sacs, d'effets, de chevaux auxquels il fallait donner une destination.
Mes recherches n'aboutissaient qu'à constater de nouvelles pertes. Nous avions 600 hommes hors de combat, dont 33 officiers. J'étais comme un négociant en train de faire banqueroute qui, à l'inspection de son livre de caisse, s'aperçoit avec effroi que ses pertes sont de jour en jour plus grandes qu'il ne le supposait. Enfin ! Tous se calme, la douleur comme la fatigue ! J'ai passé une meilleure nuit. L'Empereur est venu nous voir, on m'a promis de grandes récompenses pour tous mes hommes"
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Lettres à sa tante du 10/6/1859.

De son côté, le 33e de ligne a refoulé l'ennemi. A chaque pas, c'est une lutte nouvelle, car les Autrichiens font partout énergique résistance. Le drapeau du régiment est criblé de balles ; sa hampe est brisée : un instant, dans cette mêlée furieuse, il disparaît aux regards. Mais c'est le trésor d'honneur du régiment ; tous veillent sur lui et combattent à ses côtés ; la poitrine de chaque soldat lui sert de rempart. Le colonel Bordas et le lieutenant-colonel Rey sont arrivés sur la place de l'église ; c'est au milieu des maisons transformées en redoute, près de la demeure de Dieu, qui vomit elle-même le feu par ses fenêtres ogivales, qu'ils rallient et réorganisent les compagnies disséminées .
Deux bataillons du 34e sont aussi accourus avec le colonel Micheler pour prendre part au combat ; ils sont suivis du 37e (colonel Susbielle); tous s'établissent sur les places, dans les rues, débusquant l'ennemi des positions où il tenait encore, et rejoignent par les issues latérales la colonne d'attaque.

Lieutenant Travailleur
33e RI
Blessé d'un coup de feu au genou gauche
Fait chevalier de la Légion d'Honneur

Lieutenant Verny
33e RI
Ici Colonel en 1890

Capitaine Pichon
37e RI

Sous Lieutenant Arvers
37e RI

Depuis près de deux heures, on se bat de part et d'autre avec un égal acharnement. Le ciel s'est obscurci, et pendant que les bataillons animés d'une sanglante ardeur se heurtent et se brisent, l'orage gronde sourdement, les nuages s'entrechoquent et font jaillir des éclairs qui traversent l'horizon, comme de longues trainées de feu. Au bruit de la bataille se joint le bruit du tonnerre. La pluie tombe en gouttes larges et sonores, et le vent siffle par violentes rafales. C'est un spectacle cruel et superbe à la fois. Il semble que cet orage qui tombe du ciel avec un sinistre fracas ait redoublé la fureur des combattants.
Le colonel Paulze d'Ivoy, brillant et énergique officier, est à la tête de ses zouaves que depuis le commencement de la lutte il a toujours précédés au feu, les animant du geste, de la voix, de l'exemple, et les enflammant par l'irrésistible contact de son ardent courage ; il est mortellement atteint d'une balle à la tête, au moment où son cheval vient d'être tué sous lui. C'est à la tête aussi que, le 18 juin, il avait été frappé à l'assaut de Malakoff. Les zouaves qui l'entourent voient avec une profonde douleur tomber, pour ne plus se relever, le chef qui les guidait si vaillamment au feu ; mais n'est-ce point venger noblement sa mort, que de courir au combat ?
C'est là, devant le vieux château, où le colonel vient de trouver la mort, que la résistance est la plus opiniâtre. Le commandant Rousseau est aussi frappé mortellement. Les zouaves occupent une grande partie des maisons, mais sont trop peu nombreux pour chasser l'ennemi des dernières positions qu'il défend : le maréchal est accouru sur la place avec son état-major. Les balles qui sifflent semblent respecter ce vieux soldat, dont quarante ans de guerre ont blanchi les cheveux, Une lutte si longue l'irrite ; il voit ses plus braves soldats couchés à terre et donne ordre au général Bazaine, qui, lui aussi, ne s'est pas ménagé dans cette sanglante journée, de lancer le 37e en dehors de la ville.
Le colonel Susbielle tire son épée et se jette en avant avec le lieutenant-colonel Rivet. La fusillade redouble ; car chaque broussaille, chaque haie, chaque touffe de végétation cache un ennemi. Le général Bazaine s'est porté au milieu des tirailleurs. Le maréchal y accourt aussi, dominant de sa haute stature tout ce tumulte de guerre. Il crie : " A la baïonnette ! " et tous, officiers et soldats se précipitent, étouffant, pour ainsi dire, dans ce choc impétueux le feu qui les mitraille. L'épaulement derrière lequel s'abritaient les Autrichiens est enlevé au pas de course ; ils battent confusément en retraite.

Capitaine Jean Martin Fournes, 1er régiment de zouaves

Il se distingue à Melegnano : "Au milieu du village de Melegnano se trouvait une petite chapelle d'où les autrichiens tiraient avec rage, en face de laquelle tombèrent le colonel Paulze d'Ivoy, le lieutenant Maréchal et le capitaine Colette. Ce dernier, atteint d'un coup de feu à la cuisse fut précipité à terre et immédiatement placé par deux zouaves dans un fossé.
C'était en face de la chapelle si bien défendue que les zouaves durent dresser contre elle une barricade derrière laquelle ils se retranchèrent. Le capitaine Colette était toujours dans son fossé quand le capitaine Fournès s'écria "Allons les zouaves, est-ce que nous allons laisser nos blessés à l'abandon ? Qui vient chercher avec moi le capitaine Colette ?" Une voix répondit "moi, mon capitaine !". On se fusillait à bout portant. A peine furent ils hors de leur barricade que le zouave fut atteint d'une balle à la face.
Le capitaine Fournès dut rentrer. Au bout d'un petit quart d'heure, il reprit "Allons ! nom de Dieu ! qui vient avec moi ?" Un vieux zouave médaillé nommé Lefebvre s'offe aussitôt. Tous deux s'élancent et ont la chance de rapporter le brave Colette."

A la fin de la campagne Fournès est décoré de l'ordre militaire de Savoie. Il finit sa carrière comme général de brigade (ici sur la photo)

   

Capitaine Payan
1er régiment de zouaves
Blessé à deux reprises
Fait officier de la Légion d'Honneur


Mais pendant ce temps, aux abords du pont qui traverse la ville et conduit sur la route de Lodi, voici ce qui se passait. Nous avons dit que le général de Ladmirault s'était trouvé tout à coup arrêté par le Lembro, qu'il lui était impossible de franchir autrement que sur le pont en pierre. L'ennemi, refoulé de rues en rues par la colonne d'attaque, se pressait sur ce pont en grand désordre.
Une portion du 33e, ayant à sa tête son colonel Bordas, le lieutenant-colonel Rey et le chef de bataillon Descubes, s'est déjà lancée sur les pas des fuyards par la grande rue de Melegnano. Le général dirige sur le même point tout le 15e avec le général Niol. Dans le même moment, par une autre issue, des Autrichiens, chassés des maisons qu'ils avaient défendues jusqu'à la dernière extrémité, se précipitent aussi vers le pont ; nos bataillons le traversent pele-mele avec eux et les font prisonniers, puis continuent au pas de course vers la route qui sert de retraite à l'ennemi.
Déjà le 33e avait atteint la maison de la poste, qui est la dernière de Melegnano, et s'était trouvé en face d'un camp que les Autrichiens venaient d'évacuer en telle hâte, qu'ils avaient laissé sur le feu leurs marmites toutes remplies de viande. La colonne ennemie, pressée de près, s'arrête subitement, fait volteface, et démasque deux pièces d'artillerie. Plusieurs volées de mitraille lancées coup sur coup sèment la mort dans nos troupes lancées audacieusement à la poursuite de l'ennemi. Dès les premières décharges, le colonel Bordas est blessé, le lieutenant-colonel Rey, rude soldat, officier plein d'initiative, de coeur et d'élan, est frappé mortellement, le chef de bataillon Descubes est tué sur place.
Le général de Ladmirault accourt presque aussitôt avec le 15e de ligne ; il se place énergiquement en travers de la route, bravant avec un superbe sang-froid les balles et les boulets qui abattent à ses côtés le capitaine d'élat-major de Champlouis, son aide de camp, et le lieutenant de La Tour-du-Pin, son officier d'ordonnance : le premier a le visage brisé, l'autre la cuisse traversée par une balle qui tue son cheval..

Colonel Bordas
33e RI
Blessé d'un coup de feu à l'épaule

Capitaine d'état major Nau de Champlouis
Blessé d'une balle qui traverse les deux joues à la même hauteur,
fracture le maxilaire supérieur, la voute palatine et enlève dix dents

Capitaine de la Tour Dupin Chambly
Coup de feu à la jambe gauche
fait chevalier de la Légion d'Honneur

Les compagnies, un instant désorganisées par cette attaque subite, se sont ralliées ; le général a pris toutes ses dispositions de combat. De son côté, le général Niol se multiplie avec une ardeur et une activité sans égales. Il a fait occuper toutes les maisons qui donnent sur la route. - Des compagnies déployées en tirailleurs se jettent dans les fossés et s'abritent derrière des plis de terrain, profitant des arbres disséminés çà et là. Le colonel Guérin organise la défense avec le peu d'hommes qu'il a sous la main.
C'est en ce moment-là que l'orage se déclarait avec une grande intensité, et qu'au milieu des éclats du tonnerre la pluie tombait à torrents. - Le général de Ladmirault attend impatiemment le 21e de ligne, dont la présence lui eût été d'un grand secours ; il n'arrive pas ; il le général part alors lui-même à sa rencontre, et trouvant le maréchal Baraguey d'Hilliers sur la place de l'église, lui rapporte les faits qui viennent de se passer à l'extrémité du village. Quelques instants après, il revenait vers la maison de poste, amenant avec lui deux compagnies du 34e qu'il porte en toute hâte sur la route de Cassano pour les jeter à droite, et prendre ainsi de flanc les troupes autrichiennes. Ces compagnies, placées à bonne portée, commencent un feu nourri : leur fusillade se mêle à celle qui part sans relâche des maisons et des fossés, derrière lesquels nos soldats se sont embusqués.Bientôt les Autrichiens, dont le seul but avait été de couvrir par ce retour offensif leur mouvement général de retraite, abandonnèrent la position : on les poursuivit jusqu'à la ferme de San Bernardone à mille mètres en avant ; mais l'orage continuait avec une si grande violence qu'il fallut s'arrêter.


Lors de la bataille, les pertes de l'armée française s'élèvent à 13 officiers tués, 43 blessés, 141 sous officiers et soldats tués, 669 blessés, 64 disparus.

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