Le siège de Puebla
Mars - Mai 1863

Après le renvoi du général de Lorencez, consécutif à l'échec du premier siège de Puebla (mai 1862), le nouveau commandant en chef, le général Forey, réorganise son corps d'armée, composé de deux divisions (généraux Bazaine et Felix Douay) et d'un brigade de cavalerie, pour un total de 28.000 hommes.
Ces troupes quittent Orizaba le 22/02/1863 et arrivent devant Puebla dont l'investissement commence le 16 mars. Les forces mexicaines, commandées par Ortega (22.000 hommes) avaient puissamment renforcé la ville par des fortifications externes, completées par l'organisation de la ville en "cadres" (îlots de maisons que séparaient des rues à angles droits) tranformées en autant de citadelles. Les monuments et édifices religieux, en maçonnerie massive, étaient mis en état de défense et employés, soit comme réduits, soit comme magasins.


Plan de la ville de Pueble

Le 23 mars, dans la nuit, la tranchée est ouverte. Le premier objectif fixé est la prise du fort de Saint Xavier, formant une construction massive à trois étages au centre de laquelle se trouve une église et un pénitencier. La position est prise le 29 mars par le 1er bataillon de chasseurs et un bataillon du 2e régiment de zouaves.
La prise du fort de Saint Xavier ne fait pas tomber la ville qui va continuer une résistance héroïque, cadre par cadre.


Le siège de la ville se caractérise par de nombreux combats au corps à corps pour la possession de ces petites places fortes. En particulier, le 6 avril 1863, le cadre 34 est la scène d'une lutte épique :

A 5 heures du soir, une avant garde de 30 hommes commandée par le lieutenant Galland pénètre vivement par une brèche insuffisante ; une section le suit avec le même entrain : un feu épouvantable de mitraille et de mousqueterie le remplit aussitôt la rue ; plusieurs hommes sont tués et les blessés se rejetant en arrière, paralysent l’élan de la colonne. Le commandant Carteret-Trécourt , saisissant un zouave par le bras, l’entraîne avec lui au milieu de l’espace qui sépare les deux cadres et que la mitraille balaye incessamment. Le capitaine Michelon, le lieutenant Avèque s’élancent sur ses pas : le capitaine Michelon est tué, le commandant Carteret, le capitaine Guillemain, le lieutenant Avèque sont blessés : 7 sous officiers, caporaux ou zouaves sont tués ; 30 hommes sont mis hors de combat. Le feu de l’ennemi se concentre alors sur San Marcos, empêche la colonne de déboucher et la force à renoncer à l’attaque.


Commandant Carteret Trecourt
1e régiment de zouaves
Blessé d'un éclat d'obus à la jambe
Cité à l'ordre du corps expéditionnaire

Le lieutenant Galland se trouvait donc isolé dans le cadre 34 et pris comme dans une souricière. Il raconte :

« En arrivant en haut de la brèche je me trouvai en face d’une cour dont trois côtés étaient fermés par des chambres gardées et crénelées ; les chambres du premier étage étaient également occupées. Quelques Mexicains, encore dans la cour, furent repoussés à coups de baïonnettes et se réfugièrent dans la chambre à notre gauche où nous les poursuivîmes. Là nous en fîmes un petit massacre. Cette chambre communiquait intérieurement avec celle qui, faisant face du milieu, se trouvait vis à vis de la brèche. Nous la fîmes également évacuer et je me trouvai ainsi maître, avec une poignée d’hommes, de deux faces de cette cour ; restait la troisième, celle que nous avions à notre droite et qui était malheureusement très fortement occupée, ayant un fossé en avant et sans communication intérieure avec les chambres que nous occupions. Ce fut notre perte sans découvert. Une troisième sortie devenait inutile ; je résolus d’organiser mes hommes pour défendre ce que nous avions pris. Car, pendant tout ce temps là, au milieu du brouhaha, des cris des blessés, de la fusillade incroyable qui nous entourait, j’avais bien vu que personne ne nous suivait, que, seuls, les miens avaient pu passer, et que le succès, relativement beau que je venais d’avoir était en pure perte si je n’étais pas secondé.

Le lieutenant Galland
Photo Ken (Paris)
Galland à la pise de Puebla

Je voyais clairement la situation : ou la mort bête et inutile du soldat pris dans une souricière sans que son courage puisse lui servir à rien, ou la captivité après la reddition. Les conséquences me vinrent très vite à l’esprit et je m’arrêtai à cette détermination : tenir le plus longtemps possible pour permettre de nous dégager, si à un moment que je ne prévoyais pas, les nôtres pouvaient faire une sortie ; profiter de tous les incidents pour sortir de notre prison, et, au dernier moment, si nous devions en venir à cette dure extrémité, et quand il serait bien reconnu que nous ne pourrions plus faire autrement, capituler avec les conditions les plus honorables que nous pourrions obtenir.
Le nuit bien noire était venue. J’ordonnai de ne tirer qu’à coup sûr, et je fis mettre baïonnette au canon à quelques hommes (et je comptai beaucoup sur cette chance là), si les Mexicains étaient venus nous prendre de force dans nos chambres, devaient sortir les premier en les poursuivant dans la cour ; tous auraient suivi et, passant de nouveau la brèche en sens inverse, nous aurions pu rentrer dans la maison d’où nous étions sortis.

Les Mexicains continuaient à nous envoyer des balles en quantité, et nous fermaient littéralement les portes à coup de fusil. Du fossé qui était dans la cour et bien à l’abri, il nous envoyaient des grenades à main, dont les éclats étaient bien gênants ; un caporal et un homme furent tués ainsi, et le feu s’étant mis dans les vêtements du caporal, je le fis enterrer. De plus, pour s’éclairer et pour voir combien de nous restaient debout et comment nous étions disposés, ils lancèrent des feux de bengale. Un de ces feux surtout, un feu vert, me donna un spectacle dont je n’oublierai jamais la vigueur et la sauvage beauté. Ce feu éclairant seul les belles têtes des Zouaves à longues barbes, prêts à s’élancer, la baïonnette croisée ; les reflets verdâtres sur les canons, les ombres vivement portées, la colère peint sur tous ces visages, par terre les morts et les blessés, tout cela ne fut qu’une vision dont je me surpris à admirer l’étrange grandeur.

Vers 10 heures rien n’était changé, sauf que le feu des mexicains avait un peu diminué, et que du côté des nôtres, il avait cessé complètement. Je ménageais mes cartouches et je faisais chercher un passage intérieur, ne pouvant me résoudre à attendre les bras croisés, le bon plaisir les libéraux. Vers 10h et quart, un officier mexicain s’aventura dans la cour en parlant. Personne ne tira, sauf deux coups partis de la chambre où je n’étais pas, et il fut manqué. Il s’avança et me dit en parfait castillan : « Abajo los armas, chingados ! » Je n’étais pas très ferré alors sur la langue du Cid, mais comme les plus laides choses sont celles que l’on apprend le plus facilement, et que je passais ma vie depuis huit mois à escorter des convois et à entendre parler des arrieros, il n’y a rien d’étonnant que j’aie compris l’insulte et trouvé ce monsieur peu parlementaire. Je sortis donc de ma tanière et après lui avoir dit « Chingado tu mismo ! » je lui logeai deux balles de mon petit revolver en pleine poitrine ; il fut foudroyé et je rentrai chez moi fort bien escorté, mais touché seulement par une balle à la hanche droite.
Il y eut alors une recrudescence de coups de fusil, auxquels nous ripostâmes de notre mieux, puis tout rentra dans un calme relatif qui me permit de continuer mes recherches de passage.

Pendant ce temps un officier mexicain qui parlait très bien le français conseilla aux hommes de se rendre : dix cédèrent, se sentant abandonnés sans cartouches et sans vivres, exténués par une défense faite dans des conditions impossibles. Je me trouvai donc réduit à six hommes (Segent major Merlier, Sergent Labrunie, Caporaux Combotte et Cheviet, Zouaves Jalley et Duvette) et mois septième : trois étaient blessés, une capitulation devenait de plus en plus certaine, mais je voulais en retarder le moment le plus longtemps possible. Instruits probablement par les transfuges, les Mexicains recommencèrent le feu et nos cartouche diminuaient de plus en plus ; on perçait le plafond sur nos têtes et j’ai su plus tard que leur intention était de nous écraser dessous ; en attendant ils nous canardaient d’en bas et d’en haut. La situation se tendait de plus en plus, il y avait six heures que nous tenions, c’était humainement tous ce qu’on pouvait exiger de nous. Je voyais du reste que deux pièces de montagne allaient faire brèche et nous ensevelir dans notre réduit. »

Le lieutenant Galland prévint ses hommes qu’il allait parlementer, le sergent Major Merlier, qui se trouvait là avec le fanion, en brisa la hampe et mis la fanion dans sa grande culotte.

« Ces tristes dispositions prises je m’avançai au milieu de la cour, où je fus assez mal reçu. On me conduisit dans une chambre au dessus de celle que nous occupions et je trouvai le général La Llave et quelques officiers. Je m’avançai, mon sabre à la main et je lui fis ce discours qui est bien plutôt celui d’un fou que celui d’un homme sensé : « Je suis dans la chambre au dessous de vous, j’ai six hommes, trois sont blessés et je n’ai plus que quelques cartouches ; si vous m’accordez que mes six hommes et moi nous conserverons nos armes, je vais aller chercher mes cinq hommes et nous serons vos prisonniers. Si vous me refusez ce que je vous demande, j’irai le rejoindre comme c’est mon droit de parlementaire, et vous viendrez nous prendre. »… et j’avais l’air sans doute très convaincu de ce que je disais car le général La Llave m’embrassa sur les deux joues et m’accorda tout ce que je demandais. »

les sept prisonniers furent conduits à l’archevêché, près d’Ortéga, le général en chef mexicain, qui les reçut fort bien et les retint pendant trente jours.


 

Prise des cadres 29 et 31 - 19/4/1863

On continue, cependant, à progresser lentement dans les cadres, et le 19 avril, on attaque le cadre n°29. Le colonel Mangin, de tranchée, lance à l'assaut de deux brèches reconnues praticables, le 18e bataillon de chasseurs à pied formé en deux petites colonnes, 6e et 2e, 1ere et 3e compagnies, soutenues par les feux d'écharpe des 4e et 5e compagnies. A 4 h. 1/2, nos deux colonnes d'assaut, précédées d'une douzaine de volontaires, franchissent les brèches sous une pluie de fer et se heurtent à des retranchements intérieurs précédés de fossés. Une vive fusillade, partie du haut des terrasses et des fenêtres, se croise sur nos chasseurs ; le cadre est défendu par plus de 1,400 hommes.


Colonel Mangin
3e régiment de zouaves

Le colonel lance alors le 1er bataillon du 3e zouaves en renfort. La 5e compagnie, commandée par le capitaine Rigault pénètre dans le cadre 29 par la brèche de droite, enlève avec un irrésistible entrain le parapet qui couvrait la première cour, et permet aux zouaves et aux chasseurs à pied d'y renter.
Rien n'arrête l'élan des nôtres : ils escaladent les parapets, et, continuant leur course à la suite de l'ennemi terrifié, s'emparent du cadre 31, qui fait suite au cadre 29 et n'en est séparé que par un passage souterrain.
Nos troupes avaient infligé des pertes cruelles à l'ennemi : 100 morts et 400 blessés ou prisonniers; il avaient pris 3 canons et une grande quantité d'armes et de munitions. Malgré la rapidité et l'ensemble de ces deux attaques, les pertes du 18* bataillon s'élevèrent à 8 tués et 41 blessés, le 1er bataillon du 3e Zoauaves a 2 tués et 26 blessés, sur l'ensemble des 10 tués et 66 blessés que nous coûta cette affaire.
 

Le général en chef, dans son ordre du jour du 23 avril, rendait hommage en ces termes à l'éclatante valeur déployée par les troupes :

Le cadre 29 était une véritable forteresse que le 18e bataillon de chasseurs et le 1er bataillon du 3e zouaves, auxquels le génie et l'artillerie avaient habilement et energiquement préparé ls voies, ont attaqué avec une résolution couronnée de succès le plus complet et acheté au prix de peu de sang.
Pour être juste, le général en chef voudrait citer tous ceux qui ont pris part à cette attaque ; mais cela n'est pas possible et il se borne à mettre à l'ordre ceux qui se sont plus particulièrement distingués. "

Au 18° bataillon de chasseurs à pied : 10 officiers, dont le capitaine Bréart, commandant le bataillon, et 40 sous-officiers et chasseurs. Une croix d'officier de la Légion d'honneur est donnée au capitaine Raynal ; trois croix de chevalier sont accordées au lieutenant Motas, au médecin aide-major Chabert, et au sergent-major Descombes; 14 sous-officiers et chasseurs sont médaillés. Le commandant Brincourt, du 3e zouaves, prenait, le 20 avril, le commandement de ce brave bataillon.


Capitaine Bréart
Commande le 18e bataillon de chasseurs

Capitaine Raynal
déjà décoré et blessé en Crimée
Fait officier de la Légion d'honneur
"a entrainé sa compagnie à l'assaut avec la plus grande vigueur"


Lieutenant Motas
"A rempli avec autant d'intelligence que d'intrépidité
les fonctions d'adjudant major pendant l'attaque"

Au 3e zouaves : M Mangin, colonel qui commandait les colonnes d'attaque ; M de Briche, chef de bataillon, MM Parquez, Japy, Mariani, Rigault capitaines, Couturier, Légué, lieutenants ; Henri et Faval, sous lieutenants ; Beaudoin médecin major ; 21 sous officiers et zouaves.

Frédéric Benoit Japy

Saint Cyrien, entré au 3e régiment de Zouaves en 1850 avec lequel il a fait campagne en Algerie et en Italie.
Il va s'illustrer au Mexique d'abord à Puébla où il est nommé officier de la Légion d'Honneur pour son action le 19/04/1863 ("s'est fait remarquer tout spécialement par son élan, sa vigueur et son intelligence"), puis au combat de Majoma en septembre 1864.

Chollula, 22 avril 1863.
Trois jours et trois nuits de tranchée, depuis le 19 au matin jusqu'au 22 à midi ; de plus un combat brillant dans lequel nous avons enlevé trois îlots de maisons, tué deux cents Mexicains, fait prisonniers deux cents autres, et pris cinq cents carabines, deux mortiers et un obusier. Voilà ce que nous avons fait dans la journée du 19, mais le lendemain et le surlendemain, nous avons passé jour et nuit à recevoir toute espèce de projectiles, très inoffensifs, puisqu'ils ne nous ont tué personne, très inoffensifs, dis-je, mais très assourdissants.
Après ces trois jours de fatigue nous espérions nous reposer. A peine arrivés au camp, à peine avions-nous eu le temps de déjeûner, qu'on sonne la marche du régiment et nous voilà partis pour Chollula, d'où je t'écris. Demain matin à cinq heures, nous partons avec le bataillon, sans sacs, pour une pointe quelconque que nous ignorons.
("Lettres d'un officier à sa mère" - Gl Japy)

 


 

L'attaque manquée du l'eglise de Santa Inez - 25/4/1863

Extrait de l'ouvrage "Les bivouacs - de Vera Cruz à Mexico - 1863"

Tout avait été disposé dans la journée du 24 avril pour attaquer le lendemain matin le couvent et l'église de Santa-lnez. Personne ne se dissimulait les difficultés que les assaillants allaient avoir pour enlever ce Cadre formidable, mais on n'aurait jamais cru que l'ennemi y eût accumulé de si grands obstacles. Le génie français avait creusé, sous la rue, des galeries dont deux aboutissaient à des fourneaux de mines chargés de trois cent cinquante kilogrammes de poudre. L'artillerie avait terminé sa batterie de brèche, quatre pièces de douze et quatre obusiers étaient disposés dans le cadre 30 où était située cette batterie qui, après avoir fait brèche, devait battre l'intérieur du couvent. Mais, le 24 au soir, il survint un violent orage qui inonda les tranchées. Le capitaine du génie Barrillon, craignant que l'eau qui tombait par torrents n'envahît les galeries, insista pour mettre le feu aux mines. Une explosion épouvantable se fit entendre ; la terre fut ébranlée, et des édifices entiers s'écroulèrent, engloutissant les assiégés qui les occupaient. Une panique extraordinaire s'empara des troupes ennemies établies dans les retranchements voisins du lieu de l'explosion. C'est à ce moment qu'il eût fallu pouvoir lancer les colonnes d'assaut sur Sanla-Inez, le succès n'était pas douteux, une attaque vigoureuse poussée sur ces entrefaites achevait la déroute des troupes ennemies. Malheureusement on dut attendre jusqu'au lendemain à neuf heures du matin. L'ennemi, revenu de sa panique et comptant sur une attaque sérieuse vers ce point, y envoya des renforts La rue était barricadée sur le flanc gauche de nos cadres et deux canons chargés à mitraille attendaient le signal de l'attaque pour cribler nos colonnes et nettoyer la rue dès qu'elle serait envahie par les assaillants. Les terrasses et les balcons de toutes les maisons de ce côté se couvrirent de tireurs prêts à faire feu. On a su que les Mexicains qui défendaient le couvent et l'église de Santa Inez, au moment de l'attaque, étaient au nombre d'environ cinq mille hommes fortement retranchés.

Au point du jour, la batterie de brèche fut démasquée, le feu fut ouvert avec une violence extrême ; à neuf heures l'artillerie assura que la brèche était praticable. Au signal donné, un bataillon du ler de zouaves fut lancé sur ce cadre, en défilant comme de coutume sous le feu de l'ennemi, homme par homme, l'un à la suite de l'autre. Le bataillon avait été formé en deux colonnes pour diviser l'attention de l'ennemi. Nos braves soldats pénétrèrent résolument dans l'ouvrage, malgré la mitraille de la rue et la plus violente fusillade venant de toutes les directions. Mais là se présentèrent tout à coup des obstacles imprévus que nul effort surhumain n'aurait pu vaincre. Une immense grille en fer, inclinée en avant, dont chaque barreau était surmonté d'une lance, barrait toute la largeur du jardin du couvent. Derrière, se trouvait un large fossé précédant un parapet à créneaux garni de troupes faisant feu à bout portant. A gauche, le passage était obstrué par une série de trous de loup en quinconce et des chevaux de frise reliés par des lanières de cuir. La brèche faite par l'artillerie dans le mur du couvent, loin d'être un passage facile se trouvait à une hauteur de quatre ou cinq mètres au-dessus du sol. Au fond du jardin, plus en arrière, s'élevait le couvent présentant des terrasses échelonnées et formant avec les clochers de l'église des étages de feux qui décimèrent les colonnes.

Celle de droite, après avoir franchi, non sans de grandes pertes, la rue et l'entrée du jardin, se trouva prise sur son flanc droit par les feux meurtriers partant d'une épaisse muraille percée d'une infinité de créneaux. Au ras du sol, l'ennemi avait pratiqué deux embrasures par lesquelles des obusiers vomissaient la mitraille à bout portant sur nos soldats. Le lieutenant de Bornschlégel fut broyé par un coup de mitraille de l'une de ces pièces. La colonne de droite, arrêtée dans cette terrible situation par la grille en fer qui était infranchissable, fut pulvérisée par les feux d'artillerie et de mousqueterie qui la prenaient de face et de flanc ; elle perdit à peu près autant d'hommes qu'il s'en présenta. Ces énergiques soldats firent des efforts inouïs pour chercher à se hisser au sommet de cet obstacle ; mais plusieurs de ces malheureux qui y étaient parvenus furent fusillés à bout portant et restèrent accrochés aux lances ; la canonnade de la barricade située à gauche dans la rue devint tellement meurtrière que la moitié de cette colonne ne put sortir du cadre pour continuer le mouvement.

L'attaque de gauche avait eu un peu moins d'obstacles que celle de droite ; là, les actes d'héroïsmes furent aussi nombreux et aussi admirables que sur la droite. Les officiers et les soldats qui composaient cette colonne firent des prodiges de valeur. Malgré tous leurs efforts, cette attaque si vigoureuse devait encore échouer parce que dans cette difficile circonstance, comme dans celle du 6 avril, on ne jugea pas à propos d'envoyer des renforts à cette troupe que l'on croyait écrasée. La colonne de gauche, bravement conduite par l'intrépide et intelligent capitaine Devaux, força l'entrée du couvent et suivit, malgré une terrible décharge d'artillerie, une galerie qui longeait l'édifice. Le lieutenant Saleta, connu par son incontestable bravoure et sa remarquable énergie, tenait la tête de colonne. Il avait sollicité et obtenu l'honneur de marcher le premier à l'ennemi. Après avoir pénétré dans les galeries du couvent, ce brillant officier escalade un mur, démolit à coups de poings une cloison qui donne accès sur une petite pièce dont une fenêtre domine les retranchements ennemis ; il s'élance hardiment à cette fenêtre, décharge six fois sur la tranchée son révolver, tue les Mexicains qui lui font face et épouvante les antres qui se mettent à fuir. Un long corridor se trouve à gauche ; il s'y précipite résolument suivi du reste de la colonne à laquelle il avait si héroïquement ouvert un passage, et là on se trouve désormais défilé des feux de l'ennemi ; en outre, une partie du couvent était en notre pouvoir. On continua la marche jusque dans une grande cour intérieure, et là on prit des dispositions pour s'établir solidement en attendant le reste du bataillon qu'on ne voyait pas arriver.
Une audace aussi extraordinaire avait mis les assiégés dans l'hésitation ; si en ce moment les troupes qui étaient en réserve dans les cadres d'où venait de sortir la colonne d'assaut avaient été lancées par le même passage à la suite du capitaine Devaux, le couvent et l'église de Santa-Inez auraient été enlevés, au prix d'énormes pertes, il est vrai, mais au moins nous obtenions un succès au lieu d'un échec. En ce moment, le moral des assiégés qui tenaient ces positions était tellement ébranlé, et par les explosions des mines et par la vigueur de l'attaque, qu'il aurait suffi à l'ennemi de voir déboucher une nouvelle tête de colonne pour s'enfuir au plus vite. En outre la colonne qui était établie dans le couvent, au nombre d'environ cent vingt hommes n'avait pas un clairon pour sonner le ralliement et se faire entendre des troupes de réserve ; le général de tranchée, commandant cette attaque, les avait gardés tous auprès de lui pour faire sonner la charge, au commencement du combat.
L'ennemi, après trois heures d'attente, remarquant quo cette petite colonne d'environ cent quarante hommes n'était pas soutenue, amena de l'artillerie, démolit les planchers et menaça de faire crouler les murs du couvent sur la tête de nos soldats s'ils ne se rendaient ; on répondit par un feu de deux rangs à tous ceux qui se présentèrent. L'attitude énergique et pleine de résolution de ces braves déconcerta un instant les Mexicains qui voulaient tenter de forcer le passage. Ils firent de nouvelles sommations appuyées de promesses de toutes sortes. Le brave capitaine Devaux venait d'être tué par un coup de feu tiré d'un créneau fait au plancher ; à chaque instant, un officier, un zouave tombaient pour ne plus se relever. Le capitaine Blot, qui venait de prendre le commandement, se concerta avec ses camarades, et il fut décidé que, puisque les renforts n'arrivaient pas, il était impossible de se maintenir plus longtemps dans une semblable situation. Les zouaves n'avaient rien mangé depuis la veille, et on n'avait pas de vivres. Le général Douay, comptant sur le caractère énergique de cette vaillante troupe et l'intelligence de son chef, espéra un instant trouver un moyen de se mettre en communication avec le cadre conquis, mais ce ne fut point réalisable.
Le détachement capitula au nombre de cent quarante hommes de troupe et huit officiers. Nous perdîmes on outre dans cette désastreuse journée : six officiers tués et onze blessés ; cent-vingt-un zouaves tués et cent trente-neuf blessés.
Ces sortes d'attaques des cadres, qui donnaient à l'ennemi l'avantage de garder toujours la défensive dans des édifices soigneusement fortifiés à l'avance, nous éprouvaient considérablement. Nos braves troupes ne manquaient ni de dévouement ni d'intrépidité, mais elles rencontraient souvent des obstacles que des efforts surhumains n'auraient pu surmonter.

La conduite héroïque des officiers et des soldats du 3e bataillon du 1er régiment de zouaves fut mise à l'ordre de l'armée en ces termes:
" Dans la matinée du 25 avril, le cadre de Santa Inez a été attaqué avec une extrême vigueur par un bataillon du ler régiment de zouaves. Malheureusement, des obstacles imprévus ont fait échouer cette entreprise. Le général en chef n'en doit pas moins signaler au corps expéditionnaire les militaires de tous grades qui se sont fait remarquer par leur bravoure en cette circonstance, et il est heureux surtout de rendre la plus éclatante justice aux officiers du 1er zouaves qui ont montré si vaillamment à leurs soldats le chemin de l'honneur. Un grand nombre d'entre eux ont payé leur bravoure chevaleresque de leur vie ou s de leur liberté.
 


Capitaine Avril
1e régiment de zouaves
Fait prisonnier
nommé officier de la Légion d'honneur


Capitaine de la Tour du Pin Chambly
Officier d'ordonnance du général Douay
Blessé d'une balle qui lui traverse la cuisse

 


Le 17 mai, les troupes mexicaines doivent capituler, manquant de vivres et de munitions. 14.000 hommes sont faits prisonniers. La route de Mexico est désormais ouverte.

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