La prise de Malakoff (8/9/1855)


Plan du fort de Malakoff


1/ Rapport sur la prise du fort de Malakoff - Général Mac Mahon. Autun 1861.

Le 8 septembre 1855, à midi, conformément aux dispositions arrêtées par le général en chef, les troupes de la 1er brigade de la 2eme division du 2e corps (division de Mac-Mahon), c'est-à-dire 2 bataillons du 1er régiment de zouaves et 3 bataillons du 7e de ligne, s'élancèrent en même temps de la 7e parallèle pour se jeter sur les retranchements ennemis. Ces cinq bataillons opérèrent simultanément leur mouvement de la manière suivante  :
Le 1er bataillon du 1er régiment de zouaves se dirige au pas de course sur l'extrémité de la courtine qui lie Malakoff au petit Redan, se jeta dans le fossé vers le point G (voir le plan ), le parcourut un instant par un mouvement de tête de colonne à gauche, gagna ainsi le saillant de Malakoff et escalada l'escarpe et le point de l'angle d'épaule formé par le saillant et la courtine (point K).
Le 2e bataillon du même régiment se jeta, pour ainsi dire d'un seul bond, dans le fossé même du saillant, et escalada le parapet un peu à gauche du point où le 1 er bataillon le franchissait lui même (au point L).
L'escalade eut lieu sans le secours d'échelles ou d'engins quelconques pour la presque totalité de ces deux premiers bataillons. La queue de la colonne formée par le 2e bataillon put seule profiter des premières échelles jetées sur ce fossé.
Un certain nombre d'hommes choisis parmi ceux qui marchaient en tête des deux bataillons, avaient été munis de pioches à manche court qui leur furent très utiles. Chaque coup de pioche, donné par ces hommes dans les talus d'escarpe ou du parapet, servait à leur donner un point d'appui solide au moyen duquel ils pouvaient s'élever davantage ou se rapprocher de la crête. Quant aux camarades qui venaient après eux, ils n’eurent, pour parvenir au haut du parapet, que l'aide des mains on bien des épaules de ceux qui les suivaient eux-mêmes dans cette ascension aussi difficile que périlleuse.

Deux bataillons et 2 compagnies du 7e de ligne se jetèrent, comme le 2e bataillon du 1er régiment de zouaves, sur le saillant de l'ouvrage, mais un peu sur la gauche de ce bataillon (au point M). Ils se répandirent dans le fossé depuis la gauche des zouaves jusqu'à l'angle que fait le saillant de Malakoff avec le grand retranchement des batteries Gervais. Le reste du régiment (4 compagnies) ne fut point obligé de se jeter dans le fossé, et put se servir des premières échelles que le génie venait de jeter pour faire un pont au saillant (au point coté M). Du fond du fossé et du saillant, par ce pont improvisé, le 7e de ligne escalada le parapet presqu'en même temps que les zouaves, et après quelques minutes sa tête de colonne paraissait sur la crête.

Arrivées ainsi sur le haut du parapet, les têtes de colonne du 1er de zouaves et du 7e de ligne, eurent un combat furieux à engager avec les Russes. Abordés par nos soldats avec une impétuosité qui ne leur permettait plus de continuer à rester à côté de leurs bouches à feu qui avaient des vues sur notre ligne d'attaque, les canonniers russes s'étaient élancés de leurs plateformes sur le parapet ou dans les embrasures, pour joindre leurs efforts à ceux de leurs camarades fantassins placés sur les banquettes. Ils essayèrent de rejeter les assaillants dans le fossé, en cherchant à les assommer à coups de refouloirs et d'écouvillons, au fur et à mesure qu'ils arrivaient sur eux. Pendant quelques instants, la baïonnette et l'arme blanche furent seules mises en jeu par les combattants-des deux côtés ; peu de coups de fusils se firent entendre dans cette lutte héroïque. Il faut rendre cette justice à nos adversaires, qu'ils combattaient là en gens décidés à mourir et à ne pas lâcher pied. La plupart de ceux qui couronnèrent ainsi le saillant de Malakoff, pour contenir le flot grossissant de nos soldats, y trouvèrent une mort honorable.
Un feu roulant de mousqueterie, partant des premières traverses intérieures de l'ouvrage, tua ou mit hors de combat bon nombre de nos zouaves et de nos fantassins du 7e de ligne, au moment où ils se précipitèrent du haut du parapet sur les pièces de l'ennemi et sur le terre-plein de la tour en ruine de Malakoff (A). Toutefois, lorsque après quelques minutes de ce premier combat corps à corps le sommet de la plus grande partie du retranchement compris entre la courtine du petit Redan et les batteries Gervais , se trouva assez fortement occupé par nos troupes, les défenseurs russes se replièrent vivement, abandonnant les trois petites traverses a, b, c rapprochées du réduit de la tour A. Ils couronnèrent alors fortement les trois grandes traverses B, C, D.
Cent quarante à cent cinquante Russes, surpris et débordés par leur droite et par leur gauche, n'eurent pas le temps de suivre ce mouvement rétrograde de la défense : ils furent réduits à se réfugier en désordre dans la casemate crénelée de la tour. Pendant une heure environ ils y demeurèrent barricadés, faisant feu des créneaux sur l'espace qui sépare l'entrèé de la tour de la traverse E ; ils nous tuèrent ou blessèrent un certain nombre d'hommes. On mit le feu à quelques gabions à l'entrée du réduit pour remplir la tour de fumée et les obligera se rendre. Comprenant que toute défense ultérieure leur serait inutile, ils se constituèrent prisonniers.

Le 1er régiment de zouaves et le 7e de ligne attaquèrent bientôt la 2e ligne de défense de l'ennemi, formée par les traverses B, C, D. Pendant qu'une fraction de ces deux corps se jetait en avant, par l'ouverture qui sépare les traverses C et D, une autre escaladait les petites traverses a, b, c, et dirigeait de là un feu nourri sur l'ennemi. La masse principale abordait à la baïonnette le sommet des traverses C et D; et enfin, plus à gauche, quelques compagnies du 7e de ligne se prolongeaient sur la grande face ouest de Malakoff, gagnant du terrain et s'avançant insensiblement d'embrasures en embrasures jusque vers le point P ( voir le plan )

Dans ce moment la tète de la brigade Vinoy arrivait dans Malakoff pour prendre une part active au combat. Les corps de cette brigade avaient suivi sans interruption ceux de la 1 re, des 7 et 6e parallèles dans lesquelles on les avait massés avant l'attaque, ils avaient marché dans l'ordre suivant : Le premier bataillon des chasseurs a pied, le 20e de ligne et le 27e de ligne.
Le 1er bataillon de chasseurs à pied qui suivait les traces du 7 de ligne, voyant le gros de ce régiment entré dans Malakoff, se jeta du parapet du saillant qu'il venait de franchir dans le grand retranchement des batteries Gervais fortement occupé par l'ennemi. Il en pourchassa les défenseurs, s'empara, en se prolongeant au pas de course sur tout le développement du retranchement, de toutes les pièces russes et ne s'arrêta dans ce mouvement qu'à l'extrémité des batteries, là où ce retranchement tombe dans le fonds du ravin de Karabelnaïa et se lie aux ouvrages russes du grand Redan. Il se maintint solidement dans cette position, ripostant au feu des nombreux tirailleurs de l'ennemi, embusqués dans les masures du faubourg de Karabelnaïa, et répondant aussi un peu plus tard au feu des troupes russes, qui étaient sorties du grand Redan pour se porter sur les batteries Gervais.
Pendant ce mouvement du 1er bataillon de chasseurs, le 1er régiment de zouaves et le 7e de ligne avaient débusqué l'ennemi des traverses B, C, D, et l'avaient rejeté derrière une troisième ligne de défense, formée par les traverses G, F, E. Plusieurs fois les têtes de colonne de ces deux corps essayèrent de forcer cette ligne; le 7e de ligne, en escaladant le retranchement Q R de la face 0 de Malakoff; le 1er de zouaves, en débouchant par les défilés qui séparent les traverses G et F et F et E.  La résistance fortement organisée sur ces traverses et en arrière des débouchés qu'il fallait franchir avait obligé chaque fois ces tètes de colonne à rétrograder pour aller se constituer plus fortement. Il résulta de ces premières attaques infructueuses un temps d’arrêt dans notre mouvement en avant, qui permit à la 2e brigade d'arriver sur le lieu de l'action et de joindre ses efforts à ceux des premiers régiments engagés.
Le 20e avait franchi le fossé, un peu à droite du point ou le 1er bataillon des zouaves l'avait franchi lui-même. Il avait ensuite marché dans les traces de ce bataillon, avait couronné la traverse E et une partie de la face est, se dirigeant sur cette face vers le point R. Définitivement il était parvenu à déloger les défenseurs de la traverse E et s'était massé en partie derrière la traverse H, se disposant à l'escalader et à la tourner par la droite. Pendant ce temps le 27e qui était entré dans l'ouvrage à la suite du 20e, s'étant aussi répandu le long de la crête de la face est, était parvenu au point R. flanquant par ce mouvement la portion du 20e massée derrière la traverse H, et prenant de flanc ou d'écharpe les défenseurs des traverses H F et G. Ceux-ci, concentrés par leurs mouvements successifs rétrogrades, nous présentaient alors des masses assez imposantes. Peut-être même, à cet instant, venaient-ils de recevoir des renforts venus de l'extérieur. Quoiqu'il en puisse être de cette dernière supposition, ils paraissaient .prendre leurs dispositions pour un retour offensif, fortement organisé.

Le général commandant la division expédia, en toute hâte, tous les officiers de son état major, pour hâter l'arrivée du régiment des zouaves de la garde et celle de la brigade Wimpffen. Dans ce même moment apparaissait sur la courtine le 3e régiment de voltigeurs de la Garde Impériale, réserve de la division de La Motterouge. Le général Vinoy, ne voyant point déboucher encore la brigade de soutien, crut devoir réclamer sa coopération. Il fit dire au colonel Douay, son colonel, que la présence de ses voltigeurs, qui ne paraissait plus nécessaire sur la courtine, pouvait être très utile dans Malakoff, et le colonel prit aussitôt ses dispositions pour y amener son 3e bataillon. Mais pendant que ces ordres d'arriver parvenaient à la brigade Wimpffen, brigade de réserve, au régiment des zouaves et au 3e bataillon des voltigeurs de la garde, un mouvement d'élan magnifique eut lieu dans tous les corps de la 1ere division. La 1ere brigade à la voix de ses chefs de corps, et la 2e à celle du général Vinoy, s'élancèrent en même temps sur les traverses GFH. Les plus intrépides, arrivés les premiers au sommet, passèrent sur le corps des Russes, qui essayèrent d'y tenir. Ils culbutèrent ceux qui se trouvaient au pied des talus, et ne s'arrêtèrent dans leur charge que lorsqu'ils eurent balayé le terre plein GFHIRQ, et qu'ils se furent emparés du sommet de la traverse I. Ce suprême effort, couronné du plus heureux succès, décida de la prise définitive de tout l'espace qui nous restait encore à conquérir dans l'intérieur de l'ouvrage.

Les Russes essayèrent de se reformer derrière les traverses JKNSTL. Pendant quelques instants ils les défendirent avec une certaine obstination, mais se voyant bientôt débordés à droite et à gauche par nos troupes qui gagnaient du terrain sur la crête des parapets des deux faces E et 0 de Malakoff, comprenant que nous allions les tourner et leur couper la retraite du côté de la gorge, ils évacuèrent la forteresse et allèrent occuper en arrière les ruines de Karabelnaïa, les retranchements de la 2e enceinte parallèle à la courtine et celui qui lie la gorge de Malakoff avec la grande caserne de Karabelnaja. De ces ruines et de ces retranchements, ils continuèrent à diriger un feu très vif de mousqueterie sur celles de nos troupes qui garnissaient les parapets de Malakoff. Après ce combat, dont nous venons de rendre compte, combat qui nous avait complètement rendus maîtres de Malakoff, les batteries russes de la baie de l'Arsenal, du grand Redan et du côté nord de Sébastopol, redoublèrent leurs feux d'intensité, concentrant leur action sur le point capital que nous venions d'enlever. Pour en atténuer autant que possible les effets meurtriers, nos bataillons, moins inquiétés par la fusillade, reçurent l'ordre de s'établir le long des parapets et derrière les traverses qui pouvaient les garantir des projectiles pleins ou creux tombant incessamment dans l'intérieur de l'ouvrage.

Le 1 er régiment de zouaves avait beaucoup souffert ; le général commandant lui donna l'ordre de sortir de Malakoff et d'aller reprendre dans la 7e parallèle la position qu'il y avait occupée avant le moment de l'assaut.
Déjà plusieurs explosions de mines avaient eu lieu dans les retranchements russes les plus voisins de Malakoff. L'une d'elle s'était produite au centre de la courtine, à peu près vers l'instant où l'ennemi évacuait cet outrage; il était bien à présumer que les Russes allaient faire jouer quelques fourneaux de mine dan s l'intérieur de Malakoff même. Sous la pioche de nos sapeurs du génie occupés à éteindre l'incendie à l'entrée du réduit de la tour, on venait de découvrir des fils électriques communiquant de l'intérieur de la place avec le réduit de la tour. Tout indiquait que ces fils étaient préparés pour mettre le feu à ces fourneaux de mine. En prévision donc d'une forte explosion qui pouvait faire sauter l'ouvrage, il fut prescrit au colonel du 1 er régiment de zouaves de se jeter de nouveau sur la position de Malakoff et de nous en assurer la possession dès que les mines auraient joué.
Pendant que le 1er régiment de zouaves exécutait son mouvement, pour aller se masser dans la 7e parallèle, la brigade de soutien, le régiment de zouaves de la garde et le 3e bataillon du régiment des voltigeurs entraient dans Malakoff pour s'y joindre aux troupes de la 1ere division; ils y pénétrèrent et s'y établirent ainsi que nous allons le dire. Mais il est bon d'établir qu'avant leur arrivée le 7e de ligne occupait, à la gauche de la gorge, le parapet MU de la face nord et le parapet ORQP de la face 0, tandis que les 20e et 27e garnissaient, de leur côté, à la droite de la gorge le parapet X de la face nord et toute la face E de l'ouvrage.

La brigade de réserve (brigade Wimpffen ) avait été massée avant l'heure indiquée pour l'assaut, dans le fond du ravin de Karabelnaïa, vers le point où la 5e parallèle tombe dans le ravin. Entendant le bruit de la fusillade très vive qui suivit le premier moment de notre attaque, au saillant de Malakoff, le général Wimpffen, pour la rapprocher du lieu de l'action, l'avait portée dans les communications de la 5e à la 6e parallèle en avant et un peu sur la droite du mamelon-vert (redoute Brounon). C'est de là que sur l'ordre du général commandant la colonne d'assaut, la brigade de réserve se porta à toutes jambes et négligeant de suivre les tranchées, droit sur le saillant de Malakoff, afin de suivre le mouvement du 27e et d'appuyer la brigade Vinoy. Les régiments y arrivèrent dans l'ordre suivant : Le régiment des tirailleurs algériens, le 3e régiment de zouaves et le 50e de ligne.
De son côté, le régiment des zouaves de la garde, après avoir suivi dans la 5e parallèle le mouvement du 27e, avait ensuite abandonné les traces de ce régiment et s'était porté en ligne droite dans l'angle formé par la courtine et le saillant de. Malakoff. Il se trouvait ainsi sur la droite du 1er régiment de zouaves lorsque celui-ci fut entré dans les tranchées. Là il reçut un ordre du général commandant d'entrer dans l'ouvrage et il le fit dans le moment où la tête de la brigade Wimpffen y cntrait elle-même. Le 3e bataillon du 3e voltigeurs de la garde exécuta ce même mouvement conjointement avec le 3e régiment des zouaves. Ce bataillon fut suivi par un fort détachement du 2e régiment des grenadiers de la garde et par une ½ compagnie de voltigeurs du 100e régiment qui, mitraillés sur la courtine et n'ayant plus d'effet utile à y produire, se trouvèrent en quelque sorte entraînés, par un mouvement instinctif, vers la position où nos troupes étaient victorieuses.

Ces nombreux renforts, accumulés dans Malakoff, permirent au général de Mac Mahon de donner des positions moins périlleuses à celles de nos troupes qui combattaient depuis plusieurs heures. Il fit repartir les différents corps de la manière suivante, sur les parapets et dans le terre-plein de Malakoff.
Le 7e de ligne, qui avait fait de grandes pertes, fut relevé à la gorge, sur les faces nordet ouest de l'ouvrage, par le régiment des tirailleurs algériens et par le 3e régiment de zouaves. Les tirailleurs algériens garnirent les parapets MUO ayant une réserve en arrière du parapet MU. Le 3e de-zouaves et le 50e de ligne se postèrent sur le parapet de 0 en Q, ayant leur réserve derrière les petites traverses qui couvrent la gorge. Le 7e de ligne prit position derrière la traverse G garnissant le parapet PB, et se liant par sa droite au 50e de ligne.
Le 20e et le 27e de ligne restèrent dans les positions qu'ils occupaient, mais ils furent renforcés sur les faces nord et est, d'une part, par le 3e bataillon des voltigeurs de la garde qui établit une partie de son monde sur le parapet de X en Y , le reste du bataillon, étant massé en réserve derrière la traverse N; d'autre part, par deux compagnies des zouaves de la garde. - Le général Vinoy plaça une de ces compagnies sur le parapet, à la droite de la gorge, l'autre dans lé fossé de la face nord, depuis la gorge jusqu'au 2e retranchement de la 2e enceinte russe. Une compagnie de chasseurs à pied du 4 e bataillon fut placée dans le fossé, à la droite des zouaves de la garde, vers l'angle des faces nord et est. Le régiment des zouaves de la garde, moins les deux compagnies dont il est question ci-dessus, fut placé en réserve derrière les traverses GFE; le détachement du 2 régiment des grenadiers de la garde et la ½ compagnie de voltigeurs du 100e, derrière les traverses C et B.

Pendant que notre brigade de réserve entrait dans Malakoff, l'ennemi n'était point demeuré inactif et n'avait pas complètement renoncé à nous disputer la possession de cet ouvrage. Nos troupes avaient à peine achevé leurs mouvements pour prendre les positions que nous venons d'indiquer, que tout à coup nous aperçûmes des colonnes russes derrière la communication qui va de la gorge de Malakoff à la caserne de Karabelnaïa, et derrière les ruines du faubourg. Une de ces colonnes, forte de 12 à 1500 hommes, suivit la grande communication pour venir attaquer de front la gorge de Malakoff. Reçue avec une extrême vigueur, par le régiment des tirailleurs algériens, par les zouaves de la garde, et une partie des 20e et 27 e de ligne, elle fut, quelques minutes après un combat des plus vifs, forcée de battre en retraite, laissant un grand nombre de cadavres sur le terrain. Quelques officiers et soldats russes arrivèrent avec une intrépidité rare jusque dans la gorge de Malakoff, et y tombèrent sous les baïonnettes de nos soldats. Ce fut en cherchant à leur barrer le passage que le lieutenant colonel Roques du régiment des tirailleurs algériens fut tué d'une balle russe, comme il plaçait lui-même un gabion au milieu de la gorge, pour indiquer à ses soldats ce qu'ils avaient à faire pour en fermer l'entrée.
Une autre colonne russe, de même force que la première, sortit de la grande communication, laissa Malakoff à gauche et marcha sur les batteries Gervais. Mais prise en flanc par celles de nos troupes qui garnissaient le parapet de la face ouest, et par deux compagnies du 3e de voltigeurs de la garde, qui venaient de se jeter dans le- fossé de cette face, recevant de front le feu du 1er bataillon de chasseurs à pied, elle tourbillonna bientôt et rentra dans la communication d'où elle était sortie.
Une troisième colonne russe, enfin, débouchant des ruines de Karabelnaïa, vint attaquer l'angle nord-est de Malakoff avec l'intention d'y essayer un assaut. Mais elle fut bientôt arrêtée, devant une vive fusillade dirigée sur elle du haut des parapets, par les zouaves de la garde, les 20 et 27e de ligne et le 3e bataillon des voltigeurs de la garde. La compagnie du premier bataillon de chasseurs à pied qui avait été placée dans le fossé, sur ce point même, concourut puissamment à jeter le désordre dans les rangs et à lui faire rebrousser chemin. Il était trois heures ou trois heures et demie, quand la retraite de ces trois colonnes russes mit fin à la série des combats que nos troupes eurent à soutenir dans l'intérieur de Malakoff. A dater de cette heure, elles n'eurent plus à répondre qu'à une fusillade plus ou moins vive, mais la lutte sérieuse était terminée. Néanmoins, elles demeurèrent pendant toute la nuit du 8 au 9 septembre dans les emplacements qui leur avaient été assignés sur les parapets et derrière les traverses. Le lendemain matin, lorsque les russes eurent évacué la partie sud de Sébastopol, la brigade Wimpffen, les zouaves, les grenadiers et les voltigeurs de la garde reçurent l'ordre de regagner leurs campements. Deux bataillons de la division Mac Mahon restèrent seuls pour la garde de l'enceinte; le reste de la division s'établit dans la 7e parallèle et dans le petit Redan ; à six heures du soir la division entière rentra dans ses campements.

Nous pourrions terminer ici cette note dont le but était d'exposer avec plus de détail que n'ont pu en donner les rapports officiels, le rôle do chacun des corps d'infanterie dans l'assaut de Malakoff. Nous ajouterons quelques lignes pour indiquer succinctement le concours qui leur fut prêté par les armies spéciales de l'artillerie et du génie. Un détachemnt de canonnier", sous la direction d'an chef d'escadron, le commandant Joly Frigola; avait été mis à la disposition du général de MacMahon àvec la mission d’enclouer ou de désenclouer les pièces de l'ennemi, selon que les circonstances le voulaient, aussitôt qu'elles seraient tombées en notre pouvoir. Ce détachement devait ensuite exécuter dans Malakoff les travaux spéciaux à l'arme qui seraient nécessaires pour la défense ultérieure de la position. Une fraction du détachement, sous les ordres du capitaine Gouy, était chargée d'amener dans le retranchement ennemi six petits mortiers, destinés à agir soit contre les batteries russes les plus voisines, soit contre les réserves d'infanterie que la défense, suivant toute probabilité, ferait agir en arrière de -Malakoff et du petit Redan. Les canonniers russes, forcés d'abandonner leurs pièces une à une au fur et à mesure que nos soldats gagnaient du terrain et les obligeaient à la retraité, avaient eu le soin de les enclouer. Ils avaient brisé la plupart des refouloirs et des écouvillons, afin de nous ôter tout moyen de nous servir immédiatement de leurs bouches à feu. La section des petits mortiers entra dans Malakoff avec la tête de la 2 e brigade de la division, elle envoya quelques bombes dans la direction du faubourg de Karabelnaïa et dans celle du petit Redan, sur les masses russes qui restaient formées en arrière de cet ouvrage.
Le chef  d'escadron; commandant l'artillerie, prit ses dispositions pour armer aussitôt que possible les faces nord-est et ouest de Malakoff de quelques pièces légères, en prévision d'un assaut que nous pouvions avoir à y soutenir le lendemain matin. Des embrasures furent préparées pour une dizaine de pièces de campagne. Vers 10 heures ½ ou 11 heures du soir, ces pièces étaient en batteries. Pendant l'exécution des travaux, le 'commandant de l'artillerie reconnaissait le matériel enlevé à l'ennemi '(76 bouches à feu en état de servir, 40 pièces mises hors d'état de servir, par l'effet de notre tir pendant la durée du siège, 24. pièces en bon état dans les batteries Gervais, en tout 140 pièces de divers calibres, dont onze en bronze); il visitait un à un tous les abris construits dans l'épaisseur des parapets et des traverses, et faisait enlever les munitions d'infanterie qui s'y trouvaient en quantités considérables.

Un chef de bataillon du génie (le commandant Ragon) avait été chargé de marcher avec un détachement de sapeurs et de suivre la tête de la colonne d'assaut. Ce détachement avait pour mission de jeter sur le fossé du saillant un pont d'échelles assez solide et assez large pour y permettre le passage à 3 ou 4 hommes de front. Les échelles, d'une portée de 7 mètres, avaient été confiées à un détachement de grenadiers du 7e de ligne qui, préalablement, avaient été exercés à les manœuvrer. Ce ne fut qu'au prix d'efforts inouïs que ces grenadiers parvinrent à les transporter dans les tranchées et purent les faire arriver sur les bords du fossé. Le 1 er régiment de zouaves et le 7e de ligne avaient presqu'en totalité franchi le fossé quand la première échelle y fut jetée; en peu de minutes une 2e; une 3e et une 4e échelle furent placées à côté de celle-là, et si promptement que les dernières compagnies du 2 e bataillon de zouaves et du 7e de ligne purent passer sur ce pont improvisé. Ce fut un immense secours pour les troupes qui suivirent, de n'avoir point à se jeter, comme avaient fait les têtes de colonne, dans un fossé de 7 mètres de profondeur, avant d'aborder et d'escalader le parapet. Les corps de la brigade Vinoy et ceux de la brigade Wimpffen arrivèrent ainsi beaucoup plus vite sur le lieu du combat , qu'ils n'eussent pu le faire sans ce pont. Après avoir assujetti solidement son pont d'échelles, le chef du génie employa sur le champ ses sapeurs à établir un boyau de communication entre le pont et la 7e parallèle.
Ce travail était nécessaire pour mettre les troupes qui entraient dans Malakoff et les blessés qui en sortaient, à l'abri des feux partant du retranchement de la 2e enceinte, et de la mitraille venant des bateaux à vapeur embossés dans le fond du port. Ce travail terminé, le génie construisit dans la partie où la courtine se lie à Malakoff, un second pont destiné au passage des pièces de campagne qu'on devait amener pendant la nuit dans l'intérieur de l'ouvrage. Ce pont, commencé à la nuit tombante', était achevé avant 10 heures.


 

2 / Mémoires du général Lebrun. Chef d’état major de la division commandée par le général de Mac Mahon. Paris, 1889.

Le 8, dès onze heures du matin, toutes les troupes commandées par le général Mc Mahon étaient réunies dans les tranchées et disposées en attendant le moment de l’assaut.
A onze heures vingt minutes, le général de Mac-Mahon et les officiers de son état-major formaient, dans la petite place d’armes avancées qui faisait pas au saillant de Malakoff, un petit groupe autour duquel étaient entassés les uns sur les autres les zouaves de la compagnie désignée pour marcher, sous le commandement du capitaine Sée, en tête de la colonne d’assaut. Mais, à cette heure là, les échelles que les officiers du génie avaient dû faire construire n’étaient pas encore arrivées, et le général de Mac-Mahon s’en montrait quelque peu impatienté. Je courus au devant d’elles dans la tranché du côté par lequel on devait les apporter. Je trouvais bientôt le chef de bataillon du génie de Marcilly qui avait été chargé d’assurer leur transport. Il m’exposa qu’à son grand désespoir, il était en retard, ce qui tenait à ce que les tranchées étaient encombrées de troupes, il éprouvait les plus grandes difficultés pour y faire avancer ses soldats porteurs d’échelles et de planches, principalement sur les points où des traverses obligeaient ceux-ci à passer par des couloirs étroits. Je fis sortir les échelles de la tranchée et j’ordonnai au commandant de Marcilly de les faire transporter, ses hommes marchant sur le revers de la tranchée, dussent-ils pour cela, en se mettant à découvert, s’exposer quelque peu aux balles des Russes. Puis, jetant un coup d’œil sur ma montre et voyant que 10 minutes plus tard elle marquerait l’heure de midi : "Je vous laisse, dis-je au commandant, il faut que j’aille rejoindre le général de Mac Mahon ; mais pour Dieu ! arrivez au plus vite ! ".
Revenu près du général, je lui appris qu’il ne fallait plus compter sur les échelles qu’il attendait, parce qu’elles étaient encore trop loin pour qu’elles puissent arriver avant midi. C’était là un contretemps des plus fâcheux, car à lui seul il pouvait compromettre le succès de l’assaut.
Le général de Mac Mahon, tout en le déplorant, jugea cependant qu’il lui était impossible de retarder l’heure de l’opération, et il décida qu’il la ferait exécuter à la minute indiquée, quoi qu’il put en advenir.
Un moment plus tard, tous ceux qui se trouvaient dans la tranchée autour du général de Mac Mahon furent frappés du tableau admirable qui s’offrait à leurs regards. Ce tableau que j’appellerais volontiers ici « l'attente de l’assaut » disait de façon saisissante le grand drame qui allait s’accomplir.


Mac Mahon et la prise de Malakoff - A Aillaud - 1855 - RMN

L’instant était solennel. J’étais près du général de Mac Mahon, tenant ma montre sous les yeux et y suivant attentivement la marche de la grande aiguille, attendant qu’elle marquât midi. Les zouaves du capitaine Sée, ayant pour la plupart une main accrochée aux gabions qui couronnaient la crête du parapet de la tranchée pour s’en faire un appui et pouvoir plus vite s’élancer par dessus cette crête, avaient tous l’œil enflammé et fixé sur ma montre. Dans le même instant, toutes les batteries françaises et anglaises, qui, durant toute la matinée, n’avaient pas cessé, un seul instant, de couvrir de leurs projectiles les ouvrages défensifs de la place, redoublaient l’intensité de leurs feux, et l’artillerie russe leur répondait avec une intensité pareille. C’était le grondement retentissant et ininterrompu d’environ 1.500 bouches à feu de gros calibre qui se faisaient entendre, de la droite à la gauche des travaux d’attaque et de défense, sur tout le pourtour de l’enceinte de la place de Sébastopol.
Du saillant de Malakoff , les canonniers russes projetaient incessamment sur le point de la tranchée où se tenait le général de Mac Mahon, de petites bombes qui éclataient tout autour du général. Personne ne disait mot, mais chacun se répétait in petto : « Qu’arriverait-il si, par malheur, un éclat de ces bombes venait à frapper le général ? ».
L’impatience et l’anxiété était écrites sur tous les visages. Personne ne disait mot ai-je dit ; je fais erreur, le colonel de la Tour Dupin m’adressa alors à voix basse cette question : «Est-ce qu’on entend le canon ? – Comment, lui répondis-je sur le même ton, c’est un vacarme épouvantable, plus de 1.500 canon tirent à la fois chez nous et chez les Russes ! – C’est extraordinaire, fit le colonel, je n’entends absolument rien. »
Enfin, le seconde fiévreusement attendue arriva. J’abaissai le bars en prononçant à haute voix : « Midi ! » et le général de Mac Mahon s’écria : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Il voulut franchir le parapet pour se mettre à la tête de ses zouaves, mais son aide de camp, le commandant Borel et moi nous l’arrêtâmes, en le retenant par le pan de sa tunique : "Ce sera bien assez temps pour vous, lui dis-je, quand nous verrons quelques zouaves de l’autre côté du fossé.»
Le feu de toutes les batteries françaises avait cessé tout à coup. Le zouaves, bondissant comme des lions par dessus la crête du parapet, se sont précipités au pas de course vers le fossé de Malakoff. C’est à qui d’entre eux arrivera le premier. Nos officiers du génie avaient estimé qu’ils n’auraient guère qu’une distance de 25 à 30 mètres pour y atteindre. Mais au lieu de cela, c’est plus de 75 mètres qu’il y a entre le parapet et le fossé, et il faut qu’ils les parcourent sous la très vive fusillade des Russes. Ce n’est pas tout, le zone de terrain qu’ils ont à franchir a été profondément remuée pendant la dernière période des attaques ; les bombes y ont creusé partout de profondes excavations, ce qui fait que nos intrépides soldats y culbutent à chaque pas qu’ils font et que leur course en est fort ralentie. N’importe ! Voici qu’après une minute au plus, ils arrivent tout essoufflés au bord du fossé. Mais quel n’et pas alors leur désappointement, quand ils reconnaissent que, loin d’être comblé de terre, comme  on leur a fait espérer qu’ils le trouveraient, le fossé a une profondeur de 6 à 7 mètres et que ses talus d’escarpe et de contrescarpe sont taillés à pic dans le roc.
Le capitaine Sée, qui les commande est, à cet instant, comme saisi d’épouvante. Mais ses soldats, eux, n’en sont point effrayés et, sans hésiter, au risque de se tuer ou de se briser bras et jambes, ils se jettent au fond du précipice qu’ils ont devant eux. Le plupart d’entre eux y resteront, ils le savent bien, mais les camarades qui pourront se remettre sur pied n’en poursuivront pas moins leur entreprise héroïque.


Le capitaine Sée
Ici chef de bataillon de la Garde, vers 1860

Un instant passe, instant d’angoisse qui paraît bien long et, pendant lequel l’anxiété du général de Mac Mahon est indicible. Il a vu disparaître les zouaves ; ils sont dans le fossé, mais il ne les voit pas reparaître sur le berne du parapet de Malakoff. « Ca ne mord pas, me dit-il alors, - Mais attendons un peu, lui dis-je à mon tour, attendez qu’ils aient eu le temps de gravir l’escarpe du fossé. » Et, à peine avais-je prononcé ces paroles, que les quelques zouaves qui, les premiers étaient parvenus à sortir du fossé, commençaient à monter à l’escalade du talus extérieur du saillant de Malakoff. Comment ces vaillants soldats s’y étaient-ils pris pour faire l’ascension de l’escarpe, de cette muraille qui était taillée à pic dans le roc ? Je pense que le lecteur prendre quelque intérêt à ce que je lui apprenne. De tous les zouaves qui s’étaient jetés dans le fossé, quelques uns avaient été blessés mortellement, beaucoup assez grièvement pour ne plus être en état de combattre. Mais parmi ceux qui étaient demeurés valides, les hommes que l’on avait prudemment munis du petit pic à roc s’étaient habilement servis de cet outil. A l’aide du pic enfoncé de proche en proche dans la muraille de l’escarpe, ils avaient pu s’élever jusqu’au dessus du fossé. Les autres zouaves , ceux qui n’avaient point de pics à roc, s’étaient servi d’un autre moyen pour arriver au même but. Ils avaient mis à profit les leçons de gymnastique qu’on leur avait enseignées au régiment pour se faire, les uns les autres, ce qu’on appelle en termes technique la courte échelle. Tous ceux qui ont assisté à des exercices gymnastiques savent en quoi consiste cette sorte d’échelle. Une fois arrivés au sommet de l’escarpe, les zouaves porteurs de pics aussi bien que ceux qui étaient montés sans cet outil, avaient repris en main leur fusil, porté jusque là en bandoulière.
A leur apparition de l’autre côté du fossé, le général de Mac Mahon s’élança pour aller les rejoindre. En ce moment même arriva le chef de bataillon de Marcilly, apportant les échelles et les planches, et ce fut un grand bonheur en vérité car sans cela, le général de Mac Mahon lui aussi se serait sans nul doute jeté dans le fossé, et alors le général, sans donner au commandant le temps d’en jeter plusieurs et de les couvrir de planches, passa sur cette échelle, au risque d’y trébucher et d’être précipité au fond du fossé. Les officiers d’état major suivirent son exemple. Alors se passa sur le parapet de Malakoff une de ces scènes émouvantes que la plume est impuissante à décrire.
Nos zouaves, au nombre d’une vingtaine tout au plus, abordent le faîte du parapet ; mais là se dressent tout à coup devant eux une quantité de fantassins et de canonniers russes, les uns sortis de leurs abris, les autres de leurs batteries, et qui les reçoivent à coups de fusils ou d’écouvillon. Les balles russes jettent à terre quelques uns des nôtres, les coups d’écouvillon en renversent d’autres, et parmi ceux-ci il en est plusieurs qui sont précipités jusque dans le fossé du retranchement. Mais bientôt, heureusement, les zouaves qui combattent à la baïonnette sur le haut du parapet, sont appuyés par les camarades qui les ont suivis et après une minute d’une lutte acharnée, les Russes sont repoussés du saillant de Malakoff, et courent se réfugier derrière une traverse qui fait face au talus intérieur du retranchement dont nos soldats viennent de s’emparer.
Le général de Mac Mahon arrive à cet instant sur le point culminant de Malakoff, et il fait planter le grand fanion que le caporal Gihaut lui apporte. Au signal donné par ce fanion, l’action offensive va s’engager du côté des Anglais, et aussi du côté des troupes du 1er corps d’armée français.
Pendant que l’on combattait, comme je viens de le raconter, sur le sommet de Malakoff, le chef de bataillon du génie Ragon s’était hâté de faire construire un pont solide sur le point où le général de Mac Mahon avait traversé le fossé. Par ce pont, établi en deux ou trois minutes au plus, les dernières compagnies du bataillon des zouaves du capitaine Sée purent rapidement aller se joindre à la première qui était monté à l’assaut. Qu’ion ne s’étonne donc pas si j’ose avancer ici que les échelles qui servirent à la construction de ce pont jouèrent un rôle considérable dans le succès de l’assaut. En effet, à l’instant où le général de Mac Mahon arriva de sa personne sur l’éminence de Malakoff, le point capital pour lui, c’était d’avoir, tout de suite sous la main, assez de monde pour s’y trouver en état de s’y maintenir solidement.
[…]
Il était midi et quart environ, et le général de Mac Mahon venait de remporter un brillant succès acheté chèrement, il est vrai, car il avait coûté la perte d’un certain nombre d’officiers et de soldats mis hors de combat pendant l’assaut et, sous les yeux mêmes du général, le colonel de la Tour Dupin, en mettant le pied sur le haut de la tour de Malakoff, était tombé très grièvement blessé frappé à la tête par une balle russe. Mais ce succès ne devait pas mettre fin à la lutte, sur le point de l’enceinte où elle avait été entamée. Le général de Mac Mahon le reconnut bien vite, aussitôt qu’il eut jeté un coup d’œil sur l’ensemble des défenses que les officiers du génie russe avaient accumulées derrière le retranchement dont il s’était rendu maître. En effet, il constaté que ce retranchement, le saillant de la tour de Malakoff que ses soldats occupaient en ce moment, n’était autre chose qu’un bastion faisant partie d’un grand ouvrage, un véritable fort dont l’enceinte fermée était protégée sur tout son développement, par des retranchements en terre très solides. Il se rendit compte alors aussi de l’habilité merveilleuse avec laquelle le général commandant le génie dans la garnison de Sébastopol, avait su utiliser, pour la défense de la forteresse, le terrain qui se trouvait en arrière de la tour de Malakoff.
[…]
Pendant que le capitaine Sée, avec ses zouaves, avait enlevé le sommet de la tour de Malakoff, le colonel Collineau, avec le bataillon des zouaves avec lequel il marchait, et le colonel Decaen, avec son régiment et le bataillon de chasseurs du commandant Gambier, avaient pu faire escalader le parapet du retranchement Russe, le premier à droite, le second à gauche du saillant de Malakoff.
Le commandant Gambier s’était rendu maître de la batterie Russe de saint Gervais. Aussitôt après, les colonels Collineau et Decaen, se conformant aux instructions que le général de Mac Mahon leur avait donné avant l’assaut, avaient jeté leurs soldats en avant, en leur faisant occuper, de proche en proche, la crête des deux longues faces de l’ouvrage. Comme je l’ait dit précédemment, les Russes repoussés du saillant de Malakoff étaient allés se réfugier derrière le haut de la traverse qui se trouvait en arrière du bastion. Ceux qui avaient été chassé du retranchement formant les deux flancs du bastion avaient suivi leur exemple. Les uns et les autres, réunis ensembles et composant alors une masse imposante, essayèrent de riposter par une vive fusillade à celle que le bataillon du capitaine Sée dirigeait vers eux. Mais, après un moment de résistance, s’apercevant que les soldats des colonels Decaen et Collineau, en s’avançant de plus en plus sur le crête des retranchements qui étaient à leur gauche et à leur droite, commençaient à les tourner et allaient incessamment les fusiller de flanc et de revers, ils abandonnèrent leur traverse pour aller prendre position sur celle qui était plus en arrière. Ils tentèrent encore de défendre celle-ci ; mais forcés de nouveau de se replier parce que les bataillons des deux colonels français en gagnant de plus en plus de terrain sur les deux flancs, ils se décidèrent à opérer leur retraite vers la gorge de l’ouvrage. En ce moment leur nombre s’était accru de tous les Russes qui jusque là avaient occupé la partie centrale de l’ouvrage ; ce nombre était fort considérable. Un lutte acharnée s’engagea alors aux approches de la gorge, entre les soldats russes, qui voulaient défendre celle-ci, et les soldats français qui les y avaient poursuivis l’épée dans les reins. Mais le combat qui eut lieu là, presque uniquement à l’arme blanche, ne dura pas longtemps, deux à trois minutes au plus. Les Russes se précipitant dans la gorge de l’ouvrage, ou se jetant du haut des retranchements voisins de cette gorge dans le fossé, s’enfuirent en désordre du côté de l’intérieur de Sébastopol.
Il était alors une heure ou une heure et quart, et le général de Mac Mahon put croire qu’il était définitivement maître des défenses de Malakoff. Mais à ce moment les batteries ennemies, qui étaient établies au dessus de l’arsenal de Sébastopol, commencèrent à faire tomber, sur l’intérieur de l’ouvrage occupé par les troupes françaises, une quantité énorme d’obus qui y tuèrent ou blessèrent un grand nombre d’hommes. Certes, le général pouvait se dire qu’il était absolument en possession de la position qu’il venait de conquérir, après le dernier combat qui avait décidé de la retraite des défenseurs de Malakoff, et pourtant la lutte n’avait pas dit son dernier mot. Un quart d’heure environ s’était écoulé depuis que le général avait fait arborer son grand fanion tricolore sur le sommet de Malakoff, lorsqu’un officier anglais se présenta à lui, se disant envoyé par son général pour lui demander si, étant maître de cette position, il croyait pouvoir s’y maintenir. « Dites à votre général, lui dit Mac Mahon, que j’y suis et que j’y reste. »
 
[…]
Déjà des fourneaux de mines, préparés de longue main par les officiers du génie russe dans le massif des parapets du bastion de Malakoff avaient fait explosion et les pierres projetées en l’air par ces mines, en retombant dans l’intérieur des retranchements et plus particulièrement, tout autour du saillant de l’ouvrage, avaient tué ou blessé un grand nombre d’officiers et de soldats français. Il paraissait bien probable que les Russes ne s’étaient pas bornés à établir des fourneaux de mine dans le voisinage de Malakoff, mais qu’ils en avaient construit aussi dans Malakoff même, et si ces fourneaux étaient fortement chargés, il était possible que leur explosion fit d’un instant à l’autre sauter le fort russe tout entier. Il n’y avait pas de temps à perdre pour se prémunir contre les conséquences qui pourraient en résulter. Les dispositions arrêtées par le général de Mac Mahon furent basées sur cette éventualité menaçante.
Le général décida que la première brigade de la division, fortement éprouvée par les pertes qu’elle avait subies pendant et après l’assaut, serait sur le champ relevée dans Malakoff par la 2em brigade (général Vinoy) et qu’elle irait prendre la place de celle-ci dans les tranchées. Il arrêta en outre que la brigade de réserve (général de Wimpffen) et le régiment de zouaves de la Garde Impériales (colonel Janin) entreraient aussitôt que possible dans l’ouvrage russe, à la suite de la brigade du général Vinoy, de façon qu’il y eut dans Malakoff deux brigades et un régiment pour repousser les Russes, s’ils entreprenaient un retour offensif contre les retranchements occupés par les Français. Il fallait bien entendu que les mouvements de troupes dont il s’agit s’exécutassent avec la plus grande célérité ; car il était urgent que des forces imposantes fussent de suite réunies dans l’enceinte de ces retranchements.
[…]
Depuis un instant j’étais revenu dans l’intérieur de l’ouvrage et je cherchai le général de Mac Mahon, lorsque, rencontrant par hasard le général Vinoy, celui-ci m’arrêta pour me faire part des impressions que lui avait fait éprouver le général de Mac Mahon en lui donnant ses instructions une demi heure avant. « Comment trouvez-vous votre général, me dit-il, qui m’annonce sans façon que ma brigade va sauter peut-être tout à l’heure ; mais que cela n’empêcher pas que l’on reste maître de la position, parce que la 1ere brigade va se tenir toute prête à venir remplacer la mienne si elle vient à sauter ? – J’avoue, répondis-je, que la perspective que mon général vous a fait entrevoir n’est rien moins que séduisante, mais dans tout ce qu’il vous a dit, je n’ai rien entendu ce me semble, qui ait pu vous faire croire qu’il n’allait pas demeurer avec vous. Soyez bien certain que, si votre brigade doit sauter, et vous avec elle, il partagera le même sort. »
[…]
Dans le même temps où le général de Mac Mahon se préoccupait vivement de savoir si des fourneaux de mines n’existaient pas sous ce réduit et n’allait pas, par leur explosion, faire sauter le bastion de Malakoff, on l’informa qu’après l’enlèvement de ce bastion par les zouaves du capitaine Sée, un certain nombre de Russes, 400 environs, lui dit-on, s’étaient réfugié dans le réduite de la tour. Le général voulut aller voir lui-même ce qui se passait du côté du réduit. Je me souviens que, comme il s’y rendait, sa bonne étoile, cette fois encore le servit, car un obus, parti de la batterie russe située au dessus de l’arsenal de Sébastopol, lui effleura la tête et alla s’enfoncer en terre à dix pas devant lui. Il l’avait échappé belle. L’entrée du réduit, qui était construite en gabions, se trouvait ouverte, et à droite comme à gauche, on voyait une rangée de créneaux par où les fantassins russes qui occupaient la tour pouvaient diriger leurs feux sur le terre plein du bastion. Je m’approchai et j’allai passer devant la porte du réduit, quand un soldat qui était près de moi, me retenant brusquement par le pan de ma tunique, me jeta presque à terre, en s’écriant : " Arrêtez-vous mon colonel, les Russes qui sont embusqués dans la tour ne cessent pas de tirer par les créneaux que vous apercevez. Il abattent de leurs balles tous ceux qui passent devant ces créneaux. C’est ainsi qu’ils viennent de tuer, il n’y a de cela qu’un instant, le lieutenant d’artillerie dont vous voyez le corps étendu là à quelques pas de nous."
En ce moment, les grottes de Darah me hantèrent sans doute l’esprit, et ne songeant qu’au moyen de faire sortir les Russes de la tour et à se constituer prisonniers : « Avez-vous de allumettes ? dis-je aux soldats qui m’entouraient ; si oui, mettez le feu aux gabions qui forment l’entrée de cet abri des Russes ; il faudra bien qu’ils sortent et se rendent quand la fumée menacera de les asphyxier. »
Le feu fut mis aux gabions et déjà il avait pris une certaine extension, lorsque subitement je fus comme saisi d’épouvante en me rendant compte des conséquences terribles qui pouvaient résulter de l’ordre que j’avais donné. Je me souviens à cet instant que vingt minutes auparavant, en visitant avec le général de Mac Mahon quelques-uns de ces abris construits par les Russes sous les retranchements de Malakoff, j’avais constaté que le sol intérieur de ces abris était couvert d’une quantité énorme de cartouches et que sans aucun doute il devait en être de même dans le réduit de la tour. Le feu des gabions, se communiquant à un monceau de cartouches et produisant une explosion, c’était le feu mis à des fourneaux de mine, si des fourneaux de mine avaient été préparés dans le réduit.
Je me précipitai vers les quelques sapeurs du génie qui étaient non loin de moi, portant sur eux leurs outils, des pelles et des pioches « Suivez-moi bien vite, leur dis-je, venez jeter de la terre sur les gabions qui brûlent, il faut éteindre le feu. » Les sapeurs se mirent sur le champ à piocher le sol près de la porte du réduit, et en couvrant les gabions de terre, il arrêtèrent complètement le commencement d’incendie qui s’y était manifesté. Que serait-il advenu sans cela ? J’en frémis encore rien que d’y songer en écrivant ces lignes. On le comprendra ici du reste, quand j’aurais dit que, pendant que les sapeurs du génie effectuaient le travail que je leur avait demandé, leurs pioches mirent à découvert des fils métalliques qui n’étaient autre chose que les fils conducteurs de batteries électriques au moyen desquelles les officiers russe s’étaient proposés de mettre le feu, quand ils jugeraient opportun, aux fourneaux de mines préparés par eux sous la tour de Malakoff. Peut-être ne fût-ce qu’à la rupture de ces fils, arrivés comme par miracle, qu les troupes du général de Mac Mahon durent avoir le bonheur d’échapper au plus épouvantable des désastres.


 


3/ La première brigade de la division

Il est midi, la sonnerie de garde à vous ! est executée par les clairons du 1er régiment de zouaves ; c'est le signal convenu. Le parapet est franchi par tout le monde à la fois. Les ordres donnés sont rigoureusement exécutés par les deux premiers bataillons. Le 3e bataillon, coupé par le 1er BCP qui se précipite sur les traces des zouaves, se porte en avant à la gauche de ceux ci et aborde le fossé de Malakoff de ce côté ; en même temps les deux autres bataillons l'abordent à droite, à l'instant même où la tête de colonne des zouaves pénètre dans le bastion ennemi par son saillant.
Les 300 metres que la tête de colonne du régiment doit parcourir pour arriver aux fossés de Malakoff sont rapidement franchis ; mais, dès que nos troupes paraissent sur la crête de nos ouvrages d'attaque, l'infanterie ennemie, qui garnit les parapets et les batteries russes placées à notre droite, ouvrent le feu, ces dernières tirant à mitraille, et couvrent le terrain de nos morts et de nos blessés. Le lieutenant Taillandier tombe un des premiers, la cuisse brisée par une balle ; le capitaine Castel est tué quelques pas plus loin, le lieutenant colonel de Maussion, frappé d'une balle au ventre, tombe à quelques pas du fossé de Malakoff.
Sur tout le pourtour du bastion, les braves du 7e, suivant l'exemple de leurs officiers, sautent dans le fossé, gravissent l'escarpe, s'aidant les uns les autres ; ils pénètrent dans l'ouvrage russe, ceux ci par les embrasures, ceux là en se laissant glisser du haut des parapets, presque sur la tête des défenseurs, qui perdent contenance devant cette irruption soudaine et lâchent pied. Poursuivis de traverse en traverse, dans ce dédale de parapets dont est parsemé l'intérieur de Malakoff, les russes ne réussissent à se rallier et à opposer une resistance sérieuse, que dans la partie la plus voisine de la gorge de l'ouvrage. A midi un quart, nous étions maîtres de plus des deux tiers de l'ouvrage dont l'ennemi avait fait une véritable citadelle, et nous ne devions plus lui céder un pouce de terrain.
Il faut renoncer à décrire le combat qui eut lieu dans le quart d'heure faisant suite au signal de l'assaut ; c'est une avalanche d'homme tombant de tous côtés sur les défenseurs, puis, dans les passages étroits formés par les traverses intérieures, un chassé croisé de Russes, de Français, une course desordonnée, un pêle mèle de gens dont les uns se défendent avec désespoir, ou fuient en cherchant un abri, tandis que les autres poussent les premiers en avant sans leur laisser le temps de se retourner.
Dans cette partie de l'action, le capitaine Pagès a été renversé dans le fossé de Malakoff par une blessure reçue lorsqu'il gravissait l''escarpe de la courtine près du bastion ; il remonte une deuxième fois sur le parapet ; armé d'un fusil, il se fraie un passage au milieu des Russes à coups de crosse, mais tombe bientôt frappé de 3 balles, à l'épaule au front et au coeur. L'adjudant Sorlin est frappé, près de lui, de deux balles dont l'une le blesse à la cuisse ; l'autre, amortie par la plaque du ceinturon, lui fait une forte contusion. Le lieutenant Tourraton est tué raide d'une balle à la tête, l'adjudant major Lamotte a la jambe gauche brisée, tous des par des Russes qui se sont réfugiés dans la tour et font feu par les créneaux de la gorge. Le capitaine Nottet a la cuisse droite traversée par une balle et tombe entre les assaillants et un groupe russe qui resiste encore derrière une traverse. Le lieutenant Gérard, renversé d'un coup de crosse de fusil sur la nuque, est foulé aux pieds par les soldats russes qui fuient à travers le passage étroit dans lequel il est tombé.
Le lieutenant Benner est blessé d'un coup de feu au pied gauche, et d'un coup de baionnette à la main gauche, en refoulant l'ennemi dans la batterie Gervais.
Un grand nombre d'hommes des trois corps de la brigade ayant pénétré jusque dans une sort de place et dans celle qui lui est contigüe, les officiers sous la direction du colonel Decaen, en organisent rapidement la défense pour permettre aux troupes qui sont en arrière de s'y reformer avant de reprendre le mouvement en avant. On garnit de tirailleurs le parapet de gauche et les revers des traverses ; des reserves sont placées devant les passages. Le drapeau du régiment est planté sur le parapet de gauche.
La deuxième brigade arrive alors par la droite, pénètre en avant des deux traverses ; elle refoule définitivement les Russes dans la partie nord de l'ouvrage où leurs réserves arrivent en foule et cherchent vainement à reconquérir le terrain perdu. Un combat opiniâtre se livre dans l'espace situé en avant des deux grandes traverses et séparé des Russes par un monticule qui recouvre le principal magasin à poudre de l'ennemi.
Là se tiennent le colonel Decaen, les officiers supérieurs du régiment et ceux du 20e de ligne, observant l'ennemi et repoussant tous les efforts qu'il tente pour pénétrer dans cet espace. De leur côté, les officiers russes donnent un exemple héroïque à leurs soldats ; on les voit se porter en avant et faire des efforts qui se brisent contre la resistance de nos hommes, contre leur élan quand ils reprennent l'offensive. Entre les deux enceintes et le ravin de Carabelnaya, les Russes ont mis en batterie quelques pièces de campagne ; mais servants et conducteurs sont mis hors de combat par nos fantassins avant d'avoir pu ouvrir le feu.
Partout nos hommes ont épuisé leurs munitions ; elles sont emplacées par les munitions, très abondantes, que l'on trouve dans les gibernes des Russes, tués ou blessés pendant la première partie du combat.
Bientôt tournés par le 27e de ligne qui s'est jeté plus à droite, pris de flanc, attaqués de front, les Russes abandonnent complètement l'ouvrage important qu'ils ont construit pour être la clé de la défense. Trois nouvelles colonnes russes cherchent encore successivement à rentrer dans Malakoff : elles sont forcées de se retirer decouragées.
Pendant la lutte, soutenue pour conserver la position conquise, le régiment eut de nombreux tués et blessés. Le sous lieutenant Marchal tombe frappé de plusieurs balles en repoussant, à la tête d'un groupe de soldats, des Russes qui tentent de reprendre une de leurs pièces de campagne resté en notre possession dans l'intérieur de Malakoff. Les chefs de bataillon Filhol de Camas et Rivière, sont blessés, le premier par un eclat d'obus à l'épaule, le second par une balle au bras droit et par un eclat d'obus qui le frappe à la tête et le renverse.
Le capitaine Gévaudans recoit une blessure qui nécessite la désarticulation de l'épaule gauche. Le capitaine Weissemburger est blessé d'un coup de feu à la nuque, le capitaine Haffner (émile) d'un coup de feu à l'épaule ; le capitaine Guyot Desmarais est frappé au bras gauche et à la poitrine ; le lieutenant Lefranc de Lacarry a une côte brisée par une balle ; le capitaine Wertz, les lieutenants Noyer, Suchel, Wallerand ; les sous lieutenants Vincent, Giraud, Laflequière reçoivent des blessures moins graves. Le sous lieutenant de Merlis, du corps d'état major, détaché au régiment est également blessé.
Vers 4h 1/2 le régiment est rallié dans la grande place de Malakoff, pour rentrer dans les tranchées où il repose jusqu'à la nuit. Au moment où le 7e se réunit, son drapeau déjà percé de balles est atteint par un obus qui éclate dans ses plis et fait autour de lui de nombreuses victimes. 
Le 7e de ligne eut à l'assaut de malakoff 417 tués ou blessés, dont 25 officiers : savoir : 4 officiers tués, 2 morts de leurs blessures, 19 blessés. 112 hommes tués ou disparus et 280 blessés.

Le colonel Decaen
commandant le 7e régiment d'infanterie


Valentin Weissemburger
Capitaine au 7e RI (ici colonel),
Blessé d'un coup de feu à la nuque lors de l'assaut
Fait chef de bataillon


Ernest Louis Marie de Maussion
Lieutenant Colonel du 7e RI (ici colonel en 1862),
Blessé d'un coup de feu à l'abdomen et d'une plaie contuse la tête lors de l'assaut
Photo Rideau (Cherbourg)


Le prise de Malakoff - A Yvon

L'assaut était fixé à midi. les troupes étaient en excellente condition. Depuis trois jours de copieux suppléments de nourriture et de boissons avaient été distribués. Ces distributions avaient éveillé l'attention des troupiers qui dès ce moment ne doutèrent plus qu'une attaque général allait être tentée. [...]
A midi moins dix je donnai l'ordre aux chefs de bataillon de lire l'ordre du jour du général Bosquet commandant du 2e corps. A ce moment le général de Mac Mahon vint à moi et me dit "Colonel, la besogne sera dure, car les Russes ne sont pas décidés à se laisser faire. Recommandez à vos hommes de faire vite et de tenir bon" "Soyez sans crainte mon général, repondis-je, je passerai le premier, mes zouaves suivront."
Le sergent claion Bernard, qui se tenait à mes côtés, reçut alors à la main droite un éclat de pierre qu'un projectile avait fair voler. Il fallut le renvoyer à l'arrière, car la blessure était sérieuse. Il allait être midi. Je dis au sergent clairon Delport de faire sonner le "Garde à vous". Il donna l'ordre au jeunr soldat clairon Baudot de monter sur la tranchée et d'exécuter la sonnerie indiquée, ce qui fut répété dans toutes les compagnies.
A midi la charge retentit sur tout le front le la division et nous nous élançâmes. Ce fut mon régiment, et moî même à sa tête, qui prîmes les premiers pied dams Malakoff, ouvrant la route à ceux qui nous suivaient.
L'élan des zouaves a été d'une intrépidité magnifique, mais la bravoure tenace des Russes est aussi digne d'admiration. Tous ceux, parmi eux, qui reçurent notre choc, se firent tuer sur place plutôt que de reculer. Ce fut une lutte sans merci, un corps à corps sauvage où tout servait d'arme. D'un côté comme de l'autre les soldats, entrainés par l'exemple de leurs officiers, ne marchadaient ni leurs efforts, ni leur vie. Ce qui restait des Russes, définitivement refoulés, recula et, un de mes sergents, le sergent Lihaut, planta sur l'ouvrage le drapeau qui devait être le signal d'attaque pour les Anglais et la division Salles.
Grâce à la vigueur de l'attaque et à l'opiniâtreté de notre lutte, les régiments qui suivaient purent pénétrer plus facilement dans la position et nous soutenir, notamment le 7e de ligne et les chasseurs à pied.
Le plus dur du combat ne fut pas d'enlever la Tour, mais de s'y maintenir jusqu'à ce que les Russes, renonçant à la reprendre, se retirassent, définitivement vaincus. [...]
Les ouvrages voisins et les batteries de la rade cencentrèrent leur feu sur nous, tandis que des coloennes d'assaut nous attaquaient sans répit. Nos pertes étaient effroyables et ce ne fut pas sans angoisse que, pendant un moment, je me demandai s'ile était humain de prolonger une telle hécatombe ! Abandonner alors que nous touchions presque au but, c'était rendre inutiles les sacrifices déjà consentis et en rendre de nouveaux nécéssaires, puisqu'il faudrait continuer le siège. Enfin notre inébralable fermeté eut raison de l'entètement des Russes. Après un dernier assaut désespéré, il bâttirent en retraite à 4 heure et demie.   
Cette victoire coûte cher au régiment, j'ai eu dix officiers tués, vingt et un blessé, les 3/5e de mon effectif hors de combat. Pour ma part, j'ai un coup de sabre sur la tête et un coup de crosse sur la joue droite. J'ai reçu ces deux blessures aussitôt en arrivant sur le parapet, dans le corps à corps qu'il a fallu livrer pour prendre pied dans la Tour. je suis resté la tête bandée avec mes hommes jusqu'au lendemain soir. 


Felix Alexandre Rousseau
Sous lieutenant du 1er zouaves (ici colonel),
Blessé d'un coup de feu à l'épaule droite


4/ Brigade Wimpfen,

Dès le début de l'action, le général de Wimpffen avait fait porter ses troupes vers la redoute de Brancion et les avait établies dans la 6e parallèle. A peine y fut il arrivé que le général de MacMahon lui fit demander des secours. [...] le général n'hésita pas, il fit d'abord avancer le 3e zouaves jusqu'à la 7e parallèle, puis avec le 50e RI et les tirailleurs algériens, il se porta en soutien des 7e, 20e et 27e de ligne aux prises avec les Russes dans la gorge de Malakoff.
[...] La brigade apparait vers 1h et 1/2 environ. Le 1er zouaves qui avait énormément souffert fut renvoyé dans la tranchée ; le 3e zouaves et le 50e de ligne le remplacèrent dans l'ouvrage même, les tirailleurs algériens s'établirent à la gorge, la partie la plus directement menacée.
Les Russe n'avaient pas abandonné la partie ; après s'être reformés, après avoir reçu de nouvelles réserves, ils revinrent à la charge et dans un effort désespéré, tentèrent encore une fois de nous enlever Malakoff. [...] La plus grande partie de ces forces se jeta sur le régiment des tirailleurs, mais celui ci avait eu le temps de prendre ses disposition. Il fit résolument face au péril et, solidement appuyé par les zouaves de la garde, se montra digne de sa vieille réputation.
Le moment était critique. Il fallait à tout prix empêcher l'ennemi de reprendre pied dans Malakoff. Le général Frossard venait d'arriver avec quelques sapeurs du génie et cherchait à obstruer, sinon à fermer, l'étroit passage devant lequel s'étaient rangés nos héroïques algériens. mais ces premeirs travailleurs tombent les uns après les autres et les Russes s'avancent, se rapprochent, et regagnent insensiblement le terrain qu'ils ont perdu ; ils sont là, la baïonnette basse, calmes, résolus, manaçants. Entraînés par l'exemple du LtColonel Roques, qui porte lui même un gabion, les tirailleurs se mettent à l'oeuvre ; parmis les corps amoncelés, ils jettent pêle-mêle des gabions, des fascines, des débris de toute sorte, et une barrière informe s'oppose bientôt aux efforts des assaillants. Pendant ce temps, la lutte continue, ardente, opiniâtre, acharnée. Une mélèe terrible s'engage sur ce parapet improvisé : les baïonnettes, tordues, brisées ne peuvent plus servir ; c'est à coups de crosses, à coups de pierres, qu'on attaque et qu'on se défend. Russes et turcos sont confondus ; aux hourras des premiers se mèlent les cris rauques des seconds ; on s'invective, on s'insulte, on se provoque, on se défie, on se saisit, on s'etreint ; et ce tourbillon humain roule, tourne, piétine sur des cadavres, sur des blessés, dans une boue sanglante. Le canon tonne au loin, des obus viennent soudain fouiller ces décombres, et deci, delà, c'est l'explosion d'une fougasse, d'une mine, qui couvre tout à coup cette scène d'un nuage sombre et laisse dans la terre un trou large et béant : instant sublime, où des deux côtés chaque combattqnt devient un héros.
Comment citer les noms de tous ceux qui, dans cette lutte infernale, furent admirables de sang froid et d'intrépidité ? Qui a vu tous les actes glorieux dont cette etroite arène fut le théatre ? [...] Victime de son dévouement, le lieutenant colonel Roques tombe l'un des premiers, la tête fracassée par un eclat d'obus. Un peu après, c'est le tour du capitaine Bonnemain. Ce dernier est atteint par une bombe qui va en sifflant labourer le sol. Elle n'a pas eclaté, le blessé la suit des yeux avec une mortelle angoisse. Il ne peut fuir. mais le sergent Mohammed-el-hadj-Kadour a deviné le péril de son capitaine; il se précipite sur le projectile, le saisit, l'enlève contre sa poitrine et court vers une traverse blindée derrière laquelle il pense la jeter. Il n'a pas fait deux pas que la bombe éclate, lui emportant les deux bras, lui laboure la poitrine, et semant ses eclats de tous côtés, va achever la capitaine Bonnemains. Plus loin c'est le lieutenant de Boygne qui se signale par une rare énergie. Entouré d'ennemis, il refuse de se rendre ; il attend ses adversaires de peid ferme, tire sur eux les six coups du revolver dont il est armé, et parvient ainsi à se dégager, sans avoir, par le plus miraculeux des hasards, reçu une seule blessure. [...]
Nos pertes avaient été considérables, les tirailleurs avaient eu 271 tués ou blessés, dont seize officiers.

 

Jules Quinemant
Capitaine régiment des tirailleurs,
il est blessé à Malakoff d'un coup de feu qui lui brise les deux maxillaires.
Ici major du 2e grenadiers de la Garde en 1863

Frédéric Benoit Japy
Lieutenant au 3e zouaves
Blessé par un eclat d'obus à Malakoff
Photographié comme général de division vers 1885

 


5/ Brigade Vinoy

A onze heure quarante le feu de nos huit cent pièces redouble, elles tirent à toute volée, à outrance. 20 minutes s'écoulent ... silence complet ; c'est l'instant solennel ! Les clairons sonnent la charge, les officiers crient "En avant !"et la première division, poussant de formidables clameurs, s'élance sur le bastion comme une bordée de mitraille. les Russes sont surpris, les fossés comblé par le bombardement n'arrètent pas les hommes qui les franchissent en courant et envahissent les crêtes.
Le 20e de ligne, guidé par ses valeureux chefs , le colonel Orianne, les lieutenant Colonel Mermet et le commandant Baudouin, a suivi intrepidemment la route qui lui était tracée. A midi et quart, le drapeau porté par le sous lieutenant Dehaye est arboré sur la partie du rempart faisant face au petit redan ; il y reçoit les premiers coups de feu et y reste environ 1/2 heure.
Mais les Russes revenus de leur première surprise se précipitent en masse, favorisés dans la défense du terre plein par les nombreuses traverses. Le drapeau, groupant autour de lui tout le régiment, prend une seconde position plus avancée, toujours du même côté de l'ouvrage et y reste jusque vers une heure. A ce moment il est arboré sur une deuxième traverse où de l'hésitation avait paru se manifester. Pendant une heure de lutte acharnée, où chaque talus, chaque accident de ce sol bouleversé est disputé pied à pied, le drapeau avance lentement, mais sans aucun recul, de traverse en travers, jusqu'au parpapet de la gorge en face de la ville. Là, il est définitivement arboré, servant de point de ralliement à tous les brevaes du 20e et il se dresse, en face des Russes, avec son aîgle aux aîles déchirées par deux balles sa soie mise en lambeaux par la mousqueterie et la mitraille, comme une barrière que tous les efforts sont impuissants à déraciner. Il flotte à ce poste d'honneur jusqu'à six heures du soir, moment où il rentre à l'intérieur de la redoute.
Le sous lieutenant Dehaye qui a durant toute la journée porté le drapeau, s'est montré admirable d'audace et de sang froid : sur trois sergents d'élite désignés comme sous porte aigle, un a été tué (Rispol), les deux autres blessés (Randin et Guillot) ; sur deux caporaux d'élite flanquant le drapeau, un a été blessé; sur onze sapeurs de la garde, quatre ont été blessés, dont un amputé du bras. les sergents majors chargés de porter les fanions tricolores des bataillons ont également rivalisé d'intrepidité et d'audace. Six capitaines, un lieutenant, un sous lieutenant, cinq sergent majors d'élite et quarant six braves soldtas ont été tués. Dix neuf officiers sont blessés. Sur 1070 hommes montés à l'assaut le matin, 465 manquent à l'appel le lendemain. 

Le 7 septembre, le colonel me fit appeler avec les deux autres adjudants-majors. Je dois vous dire que depuis quinze jours je fais les fonctions de ce grade. Le colonel sortait de chez le général Mac-Mahon qui lui avait donné les ordres pour l'assaut du lendemain. Le colonel nous les communiqua, et toute la soirée fut employée aux préparatifs.

Le 8 septembre, à huit heures du matin, la division se mit en marche pour les tranchécs. La veille, j'avais été reconnaître l'emplacement que le régiment devait occuper. A onze heures, tout le monde était a son poste. L'artillerie qui. depuis quelques jours, bombardait la place d'une manière terrible, redoubla l’intensité de son feu. La veille, des bombes avaient, mis le feu à deux navires dans le port.

Au signal donné par le général de Mac-Mahon, qui était « En avant ! Vive l’Empereur ! », les clairons des zouaves sonnèrent la charge, on franchit les parapets et on se rua sur Malakoff. Des échelles couvertes de planches avaient été apportées, on les jeta sur les fossés, la mitraille, la fusillade allaient leur train, tout le monde se poussait, enfin on arriva de l'autre cote. On n’entendait qu'un cri . « En avant ! » Comme adjudant-major, j'étais à côté du colonel Adam; nous étions en tête du régiment avec le lieutenant-colonel et un chef de bataillon. A peine dans l'ouvrage, le chef de bataillon fut tué raide. Le colonel me donna l'ordre de ne pas le quitter ; je devais porter ses ordres partout. Ce pauvre colonel avait encore son bras en écharpe, il avait à toute force voulu conduire son régiment. Pris à l'improviste, les Russes se mirent à fuir dans toutes les directions, et nous, de notre côté, nous avancions dans ce Malakoff qui est immense. On avait bien raison de dire que c'était la clef de la ville; si les Russes n'avaient pas été surpris, jamais on n’aurait pu prendre ce fort. Tous les régiments de la division étaient pêle-mêle là-dedans. Chacun voulait dépasser l'autre. On s'établissait sur les parapets, partout où on pouvait tirer sur les Russes. Ceux-ci s'étaient peu à peu rallieés et revinrent à la charge. Mais ils furent si bien accueillis qu'ils ne purent jamais reprendre leurs positions. Les balles et la mitraille tombaient comme grêle, j'avais toujours à aller de droite et de gauche; le colonel voulait savoir comment chacun se comportait. A deux reprises, il y eut une petite panique; les Russes revenaient. nous n'étions pas en force de ce côte. Un sergent du régiment parvint par son exemple à empêcher les hommes de reculer. Les cartouches manquaient, on se battit à coups de pierres. Le colonel était heureux que ce fut quelqu'un du régiment qui donnât l'exemple. Dans sa joie, il me prit la main et me dit qu’il était fier de commander un tel régiment. Il me donna l'ordre de veiller au drapeau et, satisfait de tout ce que javais fait, il me promit de ne pas m’oublier. L’attaque allait toujours son train, on marchait sur les cadavres et dans le sang, c'était un spectacle horrible à voir. Sur la joue, j'avais un morceau de cervelle humaine, mes effets étaient pleins de debris et de sang. A ce moment, le colonel reçut une pierre a la joue. Je le pansai avec un peu d’eau-de-vie et nous continuâmes à cheminer dans toutes les directions.

Dans un endroit oú les feux nous arrivaient croisés, il se pencha sur moi pour me dernier un ordre et, au méme instant, il reçut une balle qui entra dans le dos et sortit par le coeur. Il tomba dans mes bras, je n'eus que le temps d'appeler un officier qui passait et de poser le pauvre colonel par terre. Je fis Immédiatement apporter un brancard; le colonel me pressa la main et me dit : « Adieu, adieu… », puis il expira. Vous dire l'impression que je ressentis alors est au-dessus de mes forces; il faut avoir assisté a une scène pareille pour le comprendre. Je ramassai l’épée du colonel et fis porter le corps à l’ambulance. Je prévins le lieutenant colonel et le général. Quelle perte nous avons faite, moi en particulier, je perds un protecteur.

Le combat dura jusqu’au soir, à la nuit tombante. Le petit redan nous a coûté horriblement cher. Le grand redan n'a pu être pris par les Anglais, ils ont subi des pertes énormes. Nous bivouaquâmes pour la nuit dans Malakoff, toujours sur nos gardes, craignant un retour offensif qui ne se produisit pas. J'oubliais de vous dire qu’une mine avait sauté à quetre heures du soir. Pour ma part, quoique assez rapproché, j’en ai été quitte pour une série de pierres dans le dos. Vers neuf heures du soir, nous aperçûmes en ville des incendies et, tout d'un coup, elle s'enflamma. Les Russes y avaient mis le feu. En même temps, ils firent sauter leurs magasins à poudre dans toutes leurs défenses et se mirent à évacuer la ville. Je n'ai de ma vie assisté à un spectacle plus grandiose que celui-là. A la pointe du jour, nous vîmes les colonnes russes traverser te pont jeté sur la rade; vers les six heures, le pont fut coupé ei il ne resta personne sur la rive sud. Quelques uns de nos hommes se hasardèrent, en ville, ils la trouvèrent déserte. L'incendie durait toujours et. de temps en temps, on entendit des explosions. On s'occupa alors des blessés. Déjà dans la nuit, j'avais installé une ambulance dans une casemate de Malakoff. Dans la matinée, je pus parcourir Malakoff dans tous les sens et voir cet important ouvrage. Que de morts et de blessés. Il faudrait avoir le coeur de bronze pour voir de sang-froid pareil spectacle. Mais ta victoire nous enthousiasmait, on voyait la fin de nos maux, et on marchait dans le sang sans y faire attention. On fit prisonniers beaucoup de Russes qui s'étaient cachés dans les casemates. Comme nous avions besoin de repos, on nous fit évacuer Malakoff vers midi, et nous allâmes nous installer dans la tranchée la plus voisine. Dans la soirée, le régiment fut relevé et nous retînmes au camp.

Croyez-vous que le régiment a fait son devoir? Nous avons eu 7 officiers tués, une quinzaine de blessés, sans compter les contusions.

  • Historique du 1er bataillon de chasseurs

Pendant que les zouaves du 1er régiment s'emparent du saillant de Malakoff, les chasseurs s'élancent à gauche contre la batterie Gervais, sautent dans le fossé, escaladent le parapet et, du premeir élan, se répendent dans l'ouvrage. Les Russes, surpris par cette attaque impétueuse sont rejetés pèle mèle de traverse en traverse, et chassés au dehors.

Cependant, à notre droite, les zouaves et le 7e de ligne, maîtres des remparts de Malakoff, sont arrêtés à la gorge de l'ouvrage par une résistance désespérée. Sur l'ordre du général Vinoy, le commandant emmène avec lui 4 compagnies du bataillon, longe le fossé oriental de la redoute, et, gravissant le talus extérieur, apparaît tout à coup sur le flanc gauche de l'ennemi. Les Russes ainsi pris entre deux feux, se décident à la retraite et nous abandonnent la position de Malakoff.

Une si belle conquète ne pouvait nous rester sans conteste. On s'organisa à la hâte contre un retour offensif : déjà à la batterie Gervais, on travaillait à retourner les épaulements contre la place, à Malakoff les réserves accoururent garnir la gorge ; les 4 compagnies du bataillon furent postées en dehors de l'ouvrage à l'angle NE du fossé. Vers 2 heures, la contre-attaque se prononça : Les Russes débouchant de la ville en trois épaisses colonnes, s'élancèrent au pas de charge sur les pentes du mamelon. La colonne de droite, prise d'écharpe par notre demi-bataillon de la batterie Gervais, battue de front par les défenseurs de la gorge de Malakoff, tourbillonna un instant sous ce feu meurtrier et se dissipa sans retour. Les deux autres, malgré des pertes énormes, parvienrent à la gorge de la redoute, au point même oú se trouvait la fraction du bataillon placée sous les ordres du commandant. Là, pendant plus d'une heure, se livra un combat terrible oú Français et Russes rivalisèrent de courage et d'acharnement. Le commandant, M Gambier, deux fois blessé dans la mélée, refusa jusqu'au dernier moment de quitter son poste. Enfin vers 4 heures, les Russes reconnaissant l'inutilité de leurs efforts regagnèrent Sébastopol.

A l'assaut du 8 septembre, la bataillon eut 6 officier blessés, 43 hommes tués et 211 blessés..

 

Ernest Ferdinand Marie Gandin
Sous Lieutenant au 1er bataillon de chasseurs
Il est blessé d'un coup de sabre à la main et d'une contusion à la jambe
Photo (Prevot) comme capitaine des chasseurs de la Garde

Constant Gaspard François Frédéric Le Breton
Capitaine au 20e régiment, blessé lors de l'assaut de Malakoff
Ici chef de bataillon dans la Garde Impériale, vers 1860

Pierre Guillaume Eugène Gambier
Chef du 1er bataillon de chasseurs
Blessé d'une contusion à l'épaule et au genou gauche
Photo comme colonel du 2e régiment de zouaves.
Il meurt en 1865, terrassé par les fièvres du Mexique. 

 


 

 

6/ La Garde à Malakoff - (Cpt Richard)

 

Le général de Mac Mahon s'est établi dans la redoute de Malakoff. Les Russes se sont retirés derrière les deuxièmes traverses , s'y sont réorganisés et suffisemment renforcés pour s'appréter à reprendre vigoureusement l'offensive. Le général appèle à lui sa suprème réserve. Les zouaves de la Garde s'élancent sur les traces de la colonne d'assaut. Le 1er bataillon se précipite dans l'enceinte de Malakoff et 4 compagnies occupent immédiatement les points les plus importants à conserver, pendant que deux autres s'établissent en réserve derrière les traverses de l'ouvrage.
Sur la demande du général Vinoy, qui occupait Malakoff avec sa brigade, le colonel Douay avec le 3e bataillon du 2e régiment de voltigeurs suit le 2e bataillon des zouaves de la garde qui pénètre dans l'ouvrage par le rentrant de la courtine et du bastion.
Le retour offensif des Russes est durement repoussé par la 1er division et les deux compagnies de zouaves établies derrière les petites traverses placées en face de la gorge de l'ouvrage que l'on n'a pu encore fermer et qui est obstrué par un ammoncellement de cadavres, retranchement sanglant contre lequel se brise les efforts des Russes.


Combat dans la gorge de Malakoff - A Yvon - 1859 (RMN)

 

Le reste du régiment des zouaves est rangé à la droite du 7e de ligne, derrière les deuxièmes traverses ; le bataillon de voltigeurs protégeant la gorge prolonge leur ligne. Les aigles du 2e voltigeurs et des zouaves de la Garde sont plantés sur les parapets de Malakoff à côté de celles de la 1er division.

Au dernier retour offensif vers 3 heures, les Russes sont ecrasés par les feux de la brigade Vinoy, des tirailleurs algériens et des deux compagnies de zouaves de la Garde qui défendent la gorge. Après une heure de lutte acharnée, ils se retirent dans le plus grad désordre, nous abandonnat définitivement notre conquète.
Le régiment des zouaves a été durement éprouvé : sur 627 hommes, 311 sont tués ou blessés. Au bataillon du 2e voltigeurs, le commandant Champion est blessé.  

 

 

Jean Antoine Martin
Lieutenant au régiment des Zouaves de la Garde (ici capitaine)
Blessé d'un coup de feu à la cuisse gauche
Photo Carjat (Paris) 

Constant de Mutrecy
Capitaine au régiment des Zouaves de la Garde.
Il est blessé d'un eclat d'obus qui lui cause une forte contusion à la hanche gauche.
Photo Hanfstaengl (Paris)

Louis Joseph Badout
Sergent du régiment des zouaves de la garde
Blessé d'un eclat d'obus qui lui cause une plaie à la lèvre inférieure
et d'une contusion au bras droit par un biscayen.
Photo Bérot (Paris).

 


Jean Champion
Il commande le bataillon des voltigeurs de la Garde envoyé au secours du général Vinoy
Il est grièvement blessé dans la bataille
Photo (comme colonel) Pacelli (Nice)

 

 

7/ Lettres du Lieutenant Sibert de Cornille.


Le lendemain nous avons été voir le champ de bataille. Quel saisissant et épouvantable spectacle ! Des terrains bouleversés par des explosions, des trous énormes produits par les projectiles qui creusent comme une plaie sur le sol, des armes brisées, des vêtements épars et en lambeaux et sur ce fond de deuil et de triste désolation se détachent les cadavres mutilés, les membres dispersés qui réclament un tronc, des troncs ensanglantés qui reclament leurs membres, des cadavres jaunes terreux, crispés par la douleur qui laisse encore ses traces après la mort, des malheureux entassés les uns sur les autres près des projectiles qui les ont frappés, puis chose plus horrible à dire encore, des soldats allant fouiller les cadavres, allant piller, se disputant les dépouilles de ceux qui ne sont plus.. D'autres soldats commandés de corvée, jetant un peu de terre sur des tronçons informes de chair. Mon coeur a été profondément saisi. Oh! que ceux qui parlent trop de gloire devraient visiter ces champs d'amère désolation et voir d'après ses victimes ce qu'elle coûte au pays, aux amis, aux familles. L'homme le plus maître des troupes les plus braves ne les mènerait pas à un combat en les faisant traverser un cham de bataille de la veille.

 

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